Il fut facile à M. de Terroy d’extraire la morale de cette expérience décevante. Raymond, avec élan, promit de ne plus jamais toucher une carte. Alors l’excellent confesseur, prenant acte de ce serment et confiant en la contrition du coupable, le réconforta avec bonté, et lui remit une avance de trois mille francs pour se dégager des créanciers les plus pressants.

Puis, toujours délicat psychologue, M. de Terroy, comme pour ramener le jeune homme vers les préoccupations d’art qui seraient son salut, exprima le désir d’obtenir, de la pendeloque du collier, un dessin plus fin, plus exact que la photographie ne saurait le donner. Ainsi offrait-il à son obligé une occasion facile de lui être agréable. Raymond, le comprenant ainsi, se proposa pour reproduire le camée minutieusement. Puis il s’en alla, trébuchant, aveuglé, dans le trouble de ses émois encore effervescents.

Le lendemain, c’était le départ pour Montmorency. En traversant Paris, Raymond soldait la facture du magasin d’abonnement. Tout le jour ensuite, il vaquait à sa tâche professionnelle, surveillant et guidant peintres, électriciens, tapissiers, mettant la main aux décors des plafonds. Le soir, il s’échappait pour retourner au tripot, versait son dû entre les mains du joueur chançard, et pris par l’heure tardive, couchait près de la gare du Nord, pour retourner, dès le lendemain matin, au chantier, l’âme allégée.

Dans le train, il parcourut un journal, sans prêter attention à l’entrefilet annonçant le décès de M. de Terroy.

Le soir seulement, en arrivant à Versailles, il apprit la mort de son bienfaiteur. Il eut juste le temps d’assister le lendemain aux obsèques, envoyé cette même après-midi jusqu’à la Baule pour y étudier le plan de vastes chalets. Le propriétaire des terrains l’emmenait ensuite à la Roche-Bernard, afin d’obtenir son avis sur l’agrandissement possible d’un château. Ces pérégrinations, les pourparlers, les examens retinrent l’architecte absent huit ou dix jours.

Pendant ce temps, sans qu’il s’en doutât, des abîmes s’ouvraient pour l’engouffrer dès son retour chez lui.

La mort de M. de Terroy avait donné lieu à des commentaires confus. Le vieux domestique, descendant de sa chambre et trouvant les portes extérieures non fermées, crut à un oubli de son maître. Mais en découvrant le cadavre rigide sur le tapis, la cordelière de la portière dans sa main crispée, comme arrachée au cours d’une lutte, Eugène s’affola, appela au secours les locataires de l’allée, parents de Philomène, et tout ce monde crut d’abord à un assassinat, suivi de vol.

Mais l’examen médical conclut à une rupture d’anévrisme. Instinctivement, en se sentant tomber, le vieillard s’était cramponné à un appui quelconque.

De prime abord, à l’inspection des lieux, rien ne parut dérangé. Aucun des objets de valeur, décorant le studio, n’avait été soustrait.

Cependant Eugène fit remarquer que le petit trousseau de clés de M. de Terroy demeurait pendu à la serrure du cabinet florentin où il avait coutume de laisser des sommes assez rondes pour s’éviter la peine de remonter à sa chambre. Le portefeuille se retrouva à sa place, garni de quelques billets. Mais tout à coup, dans le désordre de ces heures bouleversées, le vieux serviteur se rappela le coffret d’argent, où l’amateur avait serré des pierreries et le collier de camées acquis la veille, et qui était resté, le soir précédent, en permanence sur une console.