— Monsieur, vous me dédommagez, en une seconde, de mes pires souffrances. Que de fois j’ai souhaité qu’il fût possible aux morts de revenir attester la vérité ! Votre oncle eût ratifié les moindres détails de ma confession !
— Mon oncle vous estimait, repartit M. de Terroy à sa manière ronde. Et puis il se connaissait en hommes. Vous aviez joué. Il vous a reproché votre faute. Quelqu’un qui le touchait de près — oui, Airvault ! je fus celui-là ! — lui donna jadis l’occasion des mêmes reproches. Je n’ai donc pas le droit de vous jeter la pierre. Mais se laisser entraîner par la fièvre du baccara — ou profiter bassement de la mort d’un être qu’on respecte — ce sont deux actions bien différentes. Je vous crois incapable de la dernière, qui est le fait d’un vil goujat — ou d’un inconscient !
Cette affirmation, dépourvue d’éloquence, mais énergique et convaincue, réconforta Airvault comme un stimulant, pendant les dernières et graves dispositions qui lui restaient à prendre. Le jour de la rentrée des classes, il mena lui-même sa chérie au pensionnat de Saint-Germain. La vue du bon visage de Mlle Duluc et du riant jardin renouvelèrent les impressions favorables de sa première visite. Et ce fut en toute quiétude qu’il abandonna sa fille à cette femme aux yeux maternels.
D’ailleurs, Évelyne Davier arrivait bientôt, escortée seulement de son père — Mme Davier ayant dû demeurer près de Loys, en l’absence de la nurse. Les deux petites se prirent aussitôt par la main pour se donner mutuellement du courage, en adressant à ceux qu’elles adoraient un : Au revoir ! trempé de larmes.
Les deux pères, contenant le trouble qui les remuait, sortirent ensemble. Airvault fit des adieux pénétrés au docteur.
— Je pars pour Paris et je n’aurai plus occasion, je suppose, de revenir à Versailles. Tout est liquidé, en ce qui concerne mes affaires personnelles. J’ai cédé le bail de mon appartement et vendu nombre de bagatelles embarrassantes. Ainsi ai-je pu payer un semestre d’avance à Mlle Duluc et envoyer une forte provision à Lézins, assurant le séjour de Madeleine jusqu’en avril. Enfin, les paperasses de l’assurance sur la vie sont signées d’hier. S’il m’arrivait malheur, permettez-moi de compter sur vous pour guider les chères créatures que je laisserais derrière moi. Et promettez-moi de servir de tuteur à ma Raymonde.
— Je vous le promets ! Mais chassez les noirs papillons ! Tout ira bien !
— Merci ! Vous m’enlevez un poids oppressant ! Maintenant, au travail ! Je pense m’embarquer à Pauillac, avec mon patron, vers la fin d’octobre.
— Alors, en route pour la fortune ! dit le docteur, secouant une dernière fois la main de l’architecte. Je vous souhaite tous les succès.
Raymond se redressa, un éclair jaillit de ses prunelles noires.