Préoccupée, en considérant Raymonde dont les yeux s’humectaient, la sage éducatrice se demanda si elle ne devait pas s’efforcer de distendre cette amitié trop chaleureuse. Évelyne, comme avertie intuitivement de la pensée de sa maîtresse, leva son regard noyé et confessa avec une loyauté humble :

— C’est très bête de ma part. Raymonde me parlait seulement des fleurs et des fruits du Chili, et de son papa, et de sa maman. Je me suis imaginé alors le bonheur qu’ils auront à se retrouver. Et j’ai pleuré : voilà tout…

Un monde de regrets, d’aspirations, tout ce que contenait un cœur d’enfant vibrant et tendre, se décelait dans ces simples mots. Mlle Duluc en fut remuée.

En se représentant la figure fine et douce du père, l’orgueilleuse beauté de la seconde épouse, l’institutrice comprenait sans peine le malaise intérieur qui motivait le bannissement de l’orpheline. Ce qu’Évelyne, sans le définir, enviait à son amie, plus déshéritée de la fortune, c’était cette richesse que rien ne remplace dans le lot des trésors humains : le nid tiède et quiet où l’enfant se blottit avec délices entre ses parents affectueusement rapprochés.

Raymonde, démontée, attristée, cherchait de naïves consolations.

— Mais notre séparation ne sera pas éternelle, ma Lynette. Le Chili n’est pas le pôle ! Tu viendras nous voir. Et puis, je viendrai me marier en France, parce que les enfants qui naissent là-bas sont Chiliens, et je veux que mes enfants soient Français.

A cette déclaration, pour le moins prématurée, Mlle Duluc fut prise de fou rire.

— Et ta ta ta… Votre fougueuse imagination prend le mors aux dents, Airvault ! Tout en approuvant vos sentiments chauvins, je vous préviens qu’il est un peu trop tôt pour parler mariage ! Avant d’aborder ces problèmes d’avenir, il vous reste à résoudre beaucoup de problèmes d’arithmétique ! Et votre premier devoir comme Française, c’est de savoir à fond votre syntaxe afin de bien connaître votre langue. Ce qui ne m’empêchera pas, pour vous amuser, de vous passer une grammaire espagnole. J’eus l’ambition à votre âge, d’apprendre le sonore langage de Cervantès, avec un vieil ami. Mais s’il avait passé son enfance en Espagne, il avait dû perdre beaucoup de mots sur la route, et il étouffait le reste dans sa barbe chenue. Cependant je garde encore souvenir d’une bien belle chanson.

Et Mlle Duluc gaiement fredonna, en ajoutant immédiatement la traduction :

Un peluquero se fué a misa