Ah ! qu’il était de son goût ce tourbillon d’éternel galop ! Avec délices, la jeune femme bondit au plein milieu de ce gai tumulte. Il fallait être dans le train : elle prit le rapide-éclair !
En trois mois elle gagna ses grades. Désignée par son frère à l’attention des petits soiristes, elle se vit attribuer un cliché particulier dans la classification de la galerie vivante : « La belle Mme D… au galbe impérial ! »
Et, dans la chronique mondaine d’un grand journal, Fulvie eut un jour l’enivrante gloire de voir mentionner « ses épaules sculpturales, au grain marmoréen », et la toilette « inspirée qui révélait sa vénusté ! »
II
Cependant Raymonde, en présence réelle à Saint-Germain-en-Laye, vivait déjà virtuellement au Chili. Son imagination turbulente s’emparait de l’avenir pour le transporter dans le présent.
Quelles félicités elle cueillerait dans le fabuleux Eldorado, peuplé de si belles légendes, qui roule des cailloux d’or dans ses torrents, et en face duquel s’élève l’île de Robinson Crusoé ! Et cette seconde île encore, dont parlait papa, et où habitèrent, il y a très longtemps, des amazones gouvernées par une reine nommée Ciel-d’Or !
Raymonde se répétait à elle-même ces choses merveilleuses, comme autrefois elle redisait Cendrillon ou Peau d’Ane, mais elle se gardait d’en importuner Évelyne. Ses lettres à son père et à sa mère se terminaient toujours par un joyeux : Hasta luego ! (A bientôt !)
La date de la réunion restait incertaine, dépendant du rétablissement de Mme Airvault. Vers février, le directeur du sanatorium prévint que la cure était en bonne voie, mais qu’une prolongation de quelques mois en assurerait le complet succès. Airvault répondit que le sacrifice devait être efficace : il se résoudrait donc, ainsi que sa femme elle-même l’y engageait, au délai nécessaire. D’ailleurs ses travaux personnels allaient l’obliger prochainement à divers déplacements, et son patron, M. Vielh, devant revenir au Chili en août, les deux passagères novices profiteraient de cette occasion pour leur traversée.
Raymonde ne put s’empêcher de pleurer un peu en apprenant cet ajournement. Mais sa mère l’engageait à la patience. L’enfant tut ses regrets.
Lorsque la volée d’oisillons s’éparpilla au départ de Pâques, une sensation de nostalgie et d’isolement glaça l’adolescente. Mlle Duluc, apitoyée, chercha des diversions. Elle présenta la petite pensionnaire à sa voisine, Mme Forestier, femme exceptionnellement bonne et intelligente, qui, ayant perdu ses propres enfants, retrouvait l’illusion des joies écoulées en s’entourant de jeunesse.