C’est en 1593, suivant M. de Lépinois, que Regnier fut nommé prieur de Bouzaincourt, & le savant historien de la ville de Chartres ajoute que ce titre fut donné au jeune secrétaire, afin de le rendre plus digne d’accompagner le cardinal de Joyeuse. Ici les indices manquent pour proposer une date plutôt qu’une autre. C’est à peine si l’on peut indiquer utilement ce qu’était le prieuré, & par quelles voies il a dû arriver au poëte. Le prieuré de Bouzaincourt, ou plus exactement Bouzencourt, qui dicitur Castellania, parce qu’il était attaché à la chapelle du château de ce lieu[15], dépendait de l’abbaye de Corbie & la collation en appartenait à l’abbé. Lorsque, après la mort d’Anne de Joyeuse, à Coutras, Desportes se retira à Bonport, près de Pont-de-l’Arche, l’abbé de Corbie était l’archevêque de Rouen, Charles de Bourbon, qui, le 5 août 1589, quelques jours après la mort de Henri III, fut proclamé roi de France sous le nom de Charles X. Le cardinal de Vendôme, qui l’année suivante succéda au cardinal de Bourbon comme abbé de Corbie, mourut en 1594, sans avoir obtenu ses bulles de confirmation & sans avoir pris possession. Il est donc plus logique de faire remonter la nomination de Regnier au prieuré de Bouzaincourt vers l’époque où François de Joyeuse commençait ses voyages en Italie, & où Desportes, encore tout-puissant, ne s’était pas tourné contre Henri IV, avec l’amiral de Villars[16]. A partir de ce moment, septembre 1589, jusqu’au milieu de 1594, l’abbé de Tiron lutta pour obtenir sa réintégration dans les bénéfices qui lui avaient été enlevés. Il ne rentra même en jouissance de ses revenus des Vaux de Cernay que le 21 juin 1594[17] ; & pendant cette période d’agitations personnelles, Desportes, il faut le reconnaître, n’eut guère le loisir de solliciter en faveur de son neveu.
[15] Voir aux manuscrits de la Bibl. nat. les papiers de Dom Grenier, vo Bouzancourt.
[16] Villars Brancas était parent d’Anne de Joyeuse. Desportes, en s’attachant à lui, n’était pas uniquement poussé par l’ambition.
[17] Voir, aux Archives de Seine-&-Oise, le fonds des Vaux de Cernay, cart. 34.
L’emploi que Regnier tenait auprès du cardinal de Joyeuse était assez modeste. Le secrétaire de l’Éminence était d’Ossat, qui devint cardinal en 1599, à l’âge de soixante-trois ans. Au-dessous de ce personnage se trouvait un attaché laïque, J. de Montereul, que l’on rencontre au service du cardinal en 1606, longtemps après que Regnier a quitté le prélat. Notre poëte ne vient qu’en troisième ordre. Au reste, il ne faut point s’étonner du peu d’importance des fonctions dévolues à Regnier. Les ambassades françaises en Italie n’offraient alors pas de plus grandes charges aux beaux esprits qui se laissaient attacher à la carrière diplomatique. Rome, devenue le théâtre d’intrigues de toutes sortes, le champ de compétitions sans nombre & sans relâche, n’était nullement la patrie par excellence de la poésie. La politique primait tout. Aux heures de répit, elle dominait encore, & les œuvres nées sous l’inspiration des grands étaient par ordre bouffonnes ou sévères. En France, au contraire, sous les Valois & les premiers Bourbons, les princes, oubliant ou ajournant les affaires sérieuses, se livraient aux poëtes en auditeurs passionnés & dociles.
Cette dernière considération, d’accord avec les données de l’histoire, explique le dégoût & la tristesse qui saisissent à Rome même les poëtes français attachés à des ambassades. Nul d’entre eux n’a mieux rendu cette impression particulière que du Bellay & Magny, & quoiqu’ils aient de beaucoup d’années précédé Regnier dans la ville éternelle, leurs doléances n’en sont pas moins précieuses à recueillir, parce qu’elles montrent mieux que d’autres en quelles mesquineries s’écoulaient des loisirs que l’on s’imagine tout entiers consacrés à la recherche & à la contemplation du beau.
Panjas, veux tu sçauoir quels sont mes passe-temps ?
écrit du Bellay à l’un de ses amis,
Ie songe au lendemain, i’ay soing de la despense
Qui se fait chacun iour, & si fault que ie pense