Parlant de lui, à vingt ans, Regnier ne pouvait s’exprimer en ces termes.

D’autres recherches sont donc nécessaires. En tenant compte des particularités de la vie du cardinal de Joyeuse & des indications fournies par les satires, on se trouve amené aux conclusions suivantes.

Regnier, dans le passage que nous venons de citer, parle de sa jeunesse, de la cour du prélat auquel il était attaché, des dangers qu’il a courus, & plus loin (S. III, [p. 22]) d’un triste séjour en Toscane & en Savoie.

Or, en 1586, François de Joyeuse, nommé protecteur des affaires de France à Rome, en remplacement du cardinal d’Este, partit pour l’Italie. Il était accompagné de personnages considérables[13], il s’arrêta en Savoie où l’appelaient des devoirs diplomatiques, enfin il fit dans Rome une entrée solennelle dont le récit a été conservé[14].

[13] Multis præsulibus & viris doctrina conspicuis proceribusque comitatus. Gallia christ., VI, 117.

[14] Voir les Lettres manuscrites du S. de Montereul, témoin oculaire qui paraît avoir été, comme Regnier, attaché à la personne du cardinal.

Tous ces détails concordent assez exactement avec les indices biographiques que l’on peut tirer des satires de Regnier. L’âge même du poëte ne soulève pas d’objection, Regnier était bien alors un adolescent.

Il reste à éclaircir une autre question, celle des dangers. Deux suppositions acceptables sont en présence. La première, la plus importante, est d’un vif intérêt.

En mai 1589, le pape Sixte-Quint, depuis longtemps hostile à Henri III, & d’ailleurs profondément irrité du meurtre du cardinal de Guise, prit texte de ce crime, pour lancer contre le roi un monitoire qui fut affiché à Saint-Pierre & à Saint-Jean de Latran. Le cardinal de Joyeuse quitta Rome & vint se fixer à Venise où il choisit pour résidence le palais Saint-Georges. Il emmena avec lui d’Ossat, qui, avant de devenir son secrétaire, avait été celui du cardinal d’Este. On peut penser que cette brusque rupture du protecteur des affaires de France avec la papauté fit grand bruit dans les États de l’Église. Selon toute probabilité, Regnier faisait partie de la maison de François de Joyeuse ; il n’est guère douteux que le jeune abbé, âgé de seize ans alors, ne se soit cru en grand danger.

Le second péril auquel notre poëte fut exposé eut d’autres causes. En 1598, le cardinal de Joyeuse, pour se rendre en Italie, traversa le Piémont que la peste ravageait. Les voyageurs étaient tout particulièrement exposés au fléau, & la correspondance de l’infatigable diplomate mentionne les difficultés du passage. Dans la suite du prélat, Regnier tenait une petite place, mais sur le chemin barré par la peste, il était menacé à l’égal des plus grands.