Estre en son rang de garde aupres de son seigneur,
Et faire aux suruenans l’accoustumé honneur,
Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme :
Se promener en housse, aller voir d’huis en huis
La Marthe, ou la Victoire, & s’engager aux Juifs :
Voila mes compagnons des nouuelles de Rome.
Des citations plus étendues n’ajouteraient rien à ces deux tableaux du parfait secrétaire. Tout y est nettement indiqué, prévu, depuis les devoirs les plus graves jusqu’aux soins les moins sérieux. Ajoutons qu’en un demi-siècle, du temps où du Bellay était à Rome, à l’époque où Regnier y accompagna le cardinal de Joyeuse, les choses n’avaient pas varié. Les acteurs seuls étaient changés. La Marthe & la Victoire avaient été remplacées par d’autres courtisanes.
C’est dans cette existence faite de petits riens que Regnier passa les premières années de sa jeunesse. Rêveur quand il fallait être éveillé, victime des importuns, facile aux entrants, bonhomme enfin dans des lieux où il n’est pire qualité, Regnier ne sut tirer aucun avantage d’une situation où de piètres personnages faisaient une grande fortune. Il faut ajouter que par une cruauté du sort, notre poëte se trouvait attaché au prélat le plus actif, le plus remuant & le plus diplomate que l’on puisse imaginer. Archevêque de Narbonne à vingt ans (1582), cardinal l’année suivante, protecteur des affaires de France à Rome en 1586, François de Joyeuse occupait une place considérable à la tête du clergé & parmi les hommes politiques de son pays. Son influence, que la mort de Henri III semblait devoir anéantir, se releva dès 1591, à l’occasion de l’élection de Clément VIII, & deux ans plus tard, Joyeuse, plus puissant que jamais, était chargé de mettre Henri IV dans les bonnes grâces de la papauté. Ce cardinal était toujours en voyage. On le retrouve dans des intervalles très-courts à Narbonne, à Paris & en Italie. Son infatigable activité & sa haute intelligence l’appelaient parfois à des missions toutes spéciales. L’Étoile nous rapporte de lui, sous la date de 1598, un mémoire au roi sur la jonction des deux mers[18].
[18] Voir le Registre-Journal de Henri IV, éd. Champ, p. 298. Ce mémoire se trouve également à la Bibl. nat. Manus. Coll. du Puy. V. 88.
Avec un tel maître, Regnier vivait tantôt à Rome, tantôt en France. Desportes possédait près de Paris, à Vanves, une maison de campagne où il recevait ses anciens amis & les poëtes nouveaux. Quoiqu’il terminât sa traduction des psaumes, le vieux maître n’était pas entièrement tourné à la sévérité. Il ne nous est rien resté de ce qui a pu se dire dans ces réunions où Regnier tenait bien sa place lorsqu’il était à Paris ; mais un ami de Desportes, le poëte Rapin, a pris soin, dans une curieuse élégie latine[19], de nous conserver les noms des familiers de la maison : du Perron, Bertaud, Baïf le fils, Gilles Durant, Passerat, Gillot, Richelet, Petau, de Thou, du Puy, les frères Sainte-Marthe, Pasquier, Hotman, Certon, Le Mareschal[20] & enfin Thibaut Desportes, frère de l’abbé de Tiron & grand audiencier de France. Malherbe ne paraît pas encore. Il avait été présenté par du Perron à Marie de Médicis, lorsqu’elle débarqua à Marseille ; ce fut le commencement de sa fortune. Mais il ne vint à Paris qu’en 1605, & son intimité avec Desportes fut de courte durée. Il contrastait avec tous les personnages cités plus haut par la rudesse de ses manières, & Racan, son disciple, est sur ce point entièrement d’accord[21] avec Tallemant des Réaux, dont nous avons emprunté le récit.