« Regnier le satirique, mal satisfait de Maynard, le vient appeler en duel qu’il estoit encore au lit ; Maynard en fut si surpris & si esperdu qu’il ne pouvoit trouver par où mettre son haut de chausses. Il a avoué depuis qu’il fut trois heures à s’habiller. Durant ce temps-là, Maynard avertit le comte de Clermont-Lodeve de les venir séparer quand ils seroient sur le pré. Les voylà au rendez-vous. Le comte s’estoit caché. Maynard allongeoit tant qu’il pouvoit ; tantost il soustenoit qu’une espée estoit plus courte que l’autre ; il fut une heure à tirer ses bottes ; les chaussons estoient trop estroits. Le comte rioit comme un fou. Enfin le comte paroist. Maynard pourtant ne put dissimuler : il dit à Regnier qu’il luy demandoit pardon ; mais au comte il luy fit des reproches, & luy dit que pour peu qu’ils eussent esté gens de cœur, ils eussent eu le loisir de se couper cent fois la gorge[24]. »
[24] Tall., Duels & accommodements, VII, 609.
Ce n’était pas seulement la haine des métaphores qui poussait Malherbe à des sentiments d’hostilité contre Desportes & son neveu. Des raisons infiniment moins platoniques guidaient le poëte normand. Ce campagnard trouvait dans l’abbé de Tiron l’affirmation de tous ses défauts. Il était pauvre, incivil dans ses allures & compassé dans ses vers. Desportes était riche ; malgré son âge, il était d’une affabilité exquise ; & ses poésies avaient de la souplesse & de l’élégance. Du côté de Regnier, Malherbe avait bien d’autres sujets d’inquiétude. Le poëte chartrain était lié avec d’audacieux railleurs, les uns fort bien en cour & les autres de bonne roture. Cette école satirique, qui s’attaquait avec une étrange violence à tous les personnages ridicules, donnait beaucoup de soucis à Malherbe. Elle avait à sa tête Motin, Sigognes, Regnier & Berthelot. Motin & Regnier étaient protégés du roi. Sigognes, gouverneur de Dieppe, était le secrétaire de la marquise de Verneuil ; Berthelot, qui n’avait aucune attache officielle, s’était rendu important par son audace & sa pétulance. Il prit à partie Malherbe[25], se moquant du poëte & de ses amours en termes d’une crudité inouïe. Malherbe, pour imposer silence à ce rimeur qui l’attaquait dans sa galanterie, dans ses vers & dans sa noblesse, sur quoi il était fort chatouilleux, fit administrer des coups de bâton à Berthelot par un gentilhomme de Caen du nom de la Boulardière. Il espérait avoir ainsi raison d’un mauvais plaisant, mais l’admirée de Malherbe, la vicomtesse d’Auchy, ayant donné son approbation à la bastonnade, Berthelot se vengea durement. Il poursuivit la dame de ses sarcasmes, & pour lui rendre plus piquantes les railleries qu’il propageait contre elle, il en empruntait le texte aux pièces même où Malherbe exaltait les mérites de la vicomtesse[26]. Regnier eut à son tour à souffrir de la turbulence de Berthelot. La chronique scandaleuse ne dit pas de quel côté venaient les torts ; mais il est à remarquer que, dans l’ode où Sigognes a rapporté le combat des deux poëtes, Regnier joue constamment le rôle de l’agresseur, vis-à-vis de son adversaire :
Berthelot de qui l’équipage
Est moindre que celuy d’vn page.
Sur luy de fureur il s’advance
Ainsi qu’vn pan vers vn oyson,
Ayant beaucoup plus de fiance
En sa valeur qu’en sa raison
Et d’abord lui dict plus d’iniures