Regnier, Berthelot & Sigongne…
Nous croyons avoir établi l’existence d’une école de satiriques opposée à l’école de Malherbe. Mais l’antagonisme littéraire n’excluait pas les rapprochements de l’inspiration, & plus d’une fois les rangs se mêlèrent. Maynard & Racan lui-même, l’auteur de douces bergeries, ont laissé des traces de leur voyage au Parnasse satyrique. D’autre part, Motin figure à côté de Malherbe dans les recueils des plus excellents vers du temps[27], & Regnier, placé au seuil du Temple d’Apollon, commence par une de ses élégies la série des poëmes qui composent cette anthologie.
[27] Ces recueils n’ont pas été moins nombreux que les anthologies satiriques dont nous avons donné la liste. Les plus importants sont : les Muses françoises ralliées de diverses parts, par le sieur Despinelle, Lyon, 1603 ; le Parnasse des plus excellents poetes de ce temps, Paris, 1607 ; le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps, Paris, 1609 ; le Temple d’Apollon, Rouen, 1611 ; les Délices de la poésie françoise, de Rosset, Paris, 1615 ; le Cabinet des Muses, Rouen, 1619.
Quelque amour que Regnier eût pour la raillerie, la gausserie, comme on disait alors, il faut reconnaître qu’il y apportait une certaine réserve. Aucune des pièces où il s’abandonne aux licences de la satire n’a paru signée de lui. Les trois éditions de ses œuvres publiées de son vivant ne comprennent aucun poëme d’une inspiration trop libre. Il y a mieux, par un sentiment de délicatesse dont un observateur attentif saisit aisément la portée, il a, dans l’édition de 1609, accrue de deux pièces nouvelles, les satires X & XI, placé la satire adressée à Freminet devant le Discours au Roi, afin d’éviter, pour ce dernier poëme, le voisinage du tableau que Brossette appelle pudiquement le Mauvais Gîte. Les excentricités poétiques de Regnier nous ont été révélées après sa mort, &, selon toute prévision, contre son gré, car il n’échappera à personne que, dès 1613, les œuvres de Regnier sont grossies de stances & d’épigrammes d’un ton cru, formant le contraste le plus inattendu avec les satires mêmes où le poëte s’égaye en toute liberté. Un éditeur, ami de Regnier, passionné pour ses moindres productions, a tiré de l’ombre les pages que l’auteur avait condamnées, & qu’il regardait comme l’écume de son esprit. Plus tard, Berthelot & les imprimeurs du Cabinet & du Parnasse satyriques compléteront impitoyablement les indications primitives que l’on peut attribuer à Motin.
C’est à Rome que Regnier s’adonna tout entier à la satire. Le lieu était merveilleusement favorable. Le poëte, dépourvu d’ambition, n’avait à craindre de personne autour de lui des reproches à ce sujet. Malgré les mille petits soins qui constituaient sa charge auprès du cardinal de Joyeuse, il n’était guère entravé dans son penchant pour l’étude ou pour l’observation. Il était dans la Rome d’Horace & d’Ovide, aussi bien que dans celle de la papauté. Les intrigues, qu’il dédaignait de pénétrer, mettaient en mouvement devant lui de curieux personnages. Les aventures galantes avaient pour lui un charme dont il a confessé toute l’influence dans ses vers. Il a conquis de ce côté tout le terrain abandonné par lui dans la carrière diplomatique. Venu trop jeune à Rome, avec un tempérament très-ardent, il a de trop bonne heure goûté les enchantements des Circés romaines. Maintes fois cependant il est parvenu à s’arracher à leurs embrassements, & ces heures d’indépendance nous ont donné le poëte que nous admirons.
Dans ces retours à lui-même, Regnier étudiait les poëtes latins dont les vers offraient à sa curiosité paresseuse les portraits d’originaux indestructibles ; & les types qu’il ne pouvait trouver dans Horace ou dans Ovide, il les rencontrait dans les poëtes burlesques de l’Italie contemporaine. Il n’est même guère douteux que Regnier ne soit entré en relations avec l’un d’entre eux, César Caporali, secrétaire du cardinal Acquaviva[28]. Ce poëte avait soixante-six ans, lorsque Regnier arriva à Rome, & ses œuvres furent publiées[29] peu de temps après, avec les satires du Berni, du Mauro, dont il continuait la tradition. Soit que Regnier ait personnellement connu cet écrivain, ou qu’il ait été poussé par d’autres à étudier ses ouvrages, il s’inspira de ses Capitoli. Il a notamment imité la satire del Pedante, écrite contre un pédant orgueilleux.
[28] En décembre 1597, Joyeuse revint en France & laissa le cardinal Acquaviva à Rome, comme vice-protecteur des affaires de France. Voir d’Ossat, lettres, &c.
[29] In Venetia, presso G. B. Bonfudino, 1592. Rime piacevole di Cesare Caporali, del Mauro, e d’altri autori.
Il a également fait des emprunts aux Capitoli du Mauro, in dishonor dell’ honore[30] pour sa IVe satire. Mais tout en prenant de ci de là dans autrui, Regnier, copiste indocile, plutôt en quête d’un cadre que d’un sujet, modifiait toutes les données du poëme, dans lequel on serait mal à propos tenté de le voir commettre de laborieux plagiats. Sur le sol remué par d’autres, Regnier prenait pied pour un instant, il faisait des reconnaissances, puis bientôt emporté par son inspiration, il modifiait le plan primitif. Il abandonnait ce qui aurait gêné son allure, substituait ses vues à celles dont la beauté lui paraissait peu saisissante, & accumulait des aspects là où le vide occupait trop d’espace. Pour se convaincre de l’originalité de Regnier dans l’imitation, il suffit de comparer la satire VIII avec celle d’Horace (I, 9), Macette & l’Impuissance avec les élégies d’Ovide (Amours, I, 8, & III, 7). Ce parallèle attrayant met en pleine lumière le génie de Regnier, & montre combien était maître de lui ce poëte qui, dans l’assujettissement même, échappe à toute entrave, & se montre original où de plus célèbres que lui se sont fait un nom.
[30] Il primo libro dell’ opere burlesche di Francesco Berni, del Mauro,… in Firenze. 1548, ff. 99 à 162 & 117 à 122.