Cette qualité dominante, qui élève Regnier au premier rang, avait appelé sur lui l’attention du frère de Sully, Philippe de Béthune, ambassadeur auprès du Saint-Siége. On s’est un peu trop empressé de dire que le poëte chartrain avait suivi ce diplomate à Rome en 1601. Nous avons, au contraire, vu par un extrait de la correspondance de du Perron à la date du 9 novembre 1602, que Regnier était alors en France & qu’il faisait encore partie de la maison du cardinal de Joyeuse. Il est même douteux qu’il ait eu d’autre patron que ce prélat. La vérité bien probablement est que, porteur de communications confidentielles échangées entre François de Joyeuse & Philippe de Béthune, dont le cardinal d’Ossat a vanté l’exquise affabilité, Regnier aura su gagner les bonnes grâces de l’ambassadeur de Henri IV. De là cette VIe satire, que Regnier n’eût certes point dédiée à un maître, & ces chansons auxquelles il fait allusion dans la même pièce. Il ne nous est rien resté de ces créations légères que Regnier traitait comme ses fantaisies satiriques, demandant pour elles le bon accueil d’un seigneur aimable, non l’approbation de la postérité.

Une autre raison paraît faire obstacle à la tradition d’après laquelle Regnier aurait été le secrétaire de Philippe de Béthune. Le frère du surintendant est resté cinq ans à Rome[31]. Or Regnier, pendant ce temps, est en voyage, tantôt en Italie, tantôt à Paris. Ici, son patron le laisse livré à lui-même, partageant ses loisirs entre la pléiade dont il est l’âme, & son oncle qui lui impose des travaux dont il ne veut plus se charger.

[31] Ses instructions sont datées du 23 août 1601. V. Manus. de la Bibliothèque nationale, F. fr. 3484. Ses dernières lettres sont de décembre 1605.

Tallemant a raconté, avec la bonhomie propre aux chroniqueurs de ce temps-là, un incident qui dut soulever un grand orage dans la maison de l’abbé de Tiron. Cet homme circonspect commit un jour une grosse imprudence. Il en fut cruellement puni. Rien n’indique toutefois qu’il en ait gardé rancune à son neveu. Pour un sot, il n’est pas de colère durable entre amis, à plus forte raison entre parents :

« Desportes estoit en si grande réputation, que tout le monde luy apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un advocat luy apporta un jour un gros poëme qu’il donna à lire à Regnier, afin de se deslivrer de cette fatigue. En un endroit cet advocat disoit :

Ie bride icy mon Apollon.

« Regnier escrivit à la marge :

Faut auoir le ceruau bien vide

Pour brider des Muses le Roy ;

Les Dieux ne portent point de bride,