A l’égard du canonicat de l’église de Chartres, deux dates ont été proposées par les biographes. D’après Brossette, Niceron & l’abbé Goujet, Regnier aurait, le 30 juillet 1604, pris possession d’un canonicat obtenu par dévolut en l’église de Chartres pour avoir dévoilé une supercherie indigne. Le résignataire, afin d’avoir le temps de se faire admettre à Rome, avait pendant plus de quinze jours tenu cachée la mort du dernier titulaire, dont le corps avait été enterré secrètement. Puis une bûche installée dans le lit du défunt avait, après l’arrivée des bulles de la chancellerie romaine, reçu les honneurs publics de la sépulture due au chanoine trépassé.
Telle est la légende dont le dernier épisode est la nomination de Regnier. Il avait découvert la fraude ; on cassa la résignation, & il obtint par dévolut le canonicat devenu vacant. L’épigramme sur Vialard, rapportée par Ménage dans l’Antibaillet[42], a contribué à accréditer cette révélation singulière dans l’esprit de Brossette ; mais il n’osa point aller jusqu’à déclarer que Vialard, compétiteur de Regnier pour le canonicat de Notre-Dame de Chartres, fût en même temps l’auteur de la supercherie portée à sa connaissance. M. Viollet-le-Duc n’a admis l’historiette ni dans son édition de 1822, ni dans celle de 1853. M. Lacour l’a également rejetée par un sentiment de défiance étendu à toutes les particularités bizarres de la vie de Regnier[43]. M. de Barthélemy s’est prononcé hardiment contre Vialard, & les autres éditeurs se sont bornés à répéter sans examen ce qu’avait écrit Brossette.
[42] 1688, II, 343.
[43] Cette défiance aurait dû empêcher M. Lacour de publier en français la profession canonique de Regnier, comme le seul autographe que nous ayons du poëte.
Avec M. Viollet-le-Duc, M. Lucien Merlet, archiviste du département d’Eure-&-Loir, s’est montré hostile à une anecdote dont l’origine est obscure & dont le caractère est douteux. Pour prendre parti dans le même sens, les nouveaux biographes de Regnier peuvent invoquer de sérieuses considérations. Tout d’abord notre poëte a succédé à Claude Carneau[44], & le décès de ce chanoine ne paraît avoir été signalé par aucune circonstance extraordinaire[45]. D’un autre côté, Félix Vialard, en qui l’on serait tenté de voir le compétiteur déjoué par Regnier, était prieur de Bû, près Dreux. Le 2 octobre 1613, il est devenu chanoine de Chartres. Peut-on dès lors, en l’absence d’informations précises, supposer que ce prêtre ait commencé sa carrière[46] par des manœuvres sacriléges ? Ne convient-il pas enfin d’observer que la prise de possession de Regnier n’est pas du 30 juillet 1604, mais bien du 3 juillet 1609 ? Cette dernière date est établie par le texte de la profession canonique dont nous devons la découverte à M. Merlet. Ce document, reproduit plus bas en fac-simile d’après le livre de réception des chanoines de Chartres, est conçu en ces termes :
Ego Mathurinus Renier canonicus Carnotensis, juro & profiteor omnia & singula quæ in professione fidei continentur[47] a me emissa[48] coram dominis de capitulo &[49] suprascripta. Ita deus me adjuvet. Actum Carnuti anno Domini 1609, die 3o julii.
M RENIER
[44] « Par mort, » ajoute le Registre de réception des chanoines dont M. Lecocq a bien voulu m’envoyer un extrait.
[45] Les funérailles de Carneau offrent cependant une particularité. Elles furent accomplies pendant la nuit. Voici du reste l’extrait des registres de l’état civil de la paroisse de Saint-Saturnin :
« Le 15e juin 1609, déceda discrète personne maistre Claude Carneau, vivant chanoyne de Chartres, & fut inhumé en l’églyse de céans nuictamment. »
[46] La carrière ecclésiastique de Félix Vialard ne fut pas brillante. Elle semble avoir été arrêtée court. En 1622, il quitta le diocèse de Chartres pour celui de Meaux, où il mourut le 4 juillet 1623, doyen du chapitre, à l’âge de trente-six ans. Cependant son frère puîné, Charles, est devenu général des Feuillants & évêque d’Avranches, & son neveu, Félix, né en 1613, a été nommé évêque de Châlons-sur-Marne à vingt-sept ans.