C’est seulement à ce prix qu’une édition peut être accueillie : ni la rareté d’un livre, ni les premiers soins dont il porte la preuve, ne sauraient justifier une réimpression sans perfectionnement. Dans cette voie, qui nous paraît toujours ouverte, nous avons été généreusement soutenu ; & parmi les érudits qui nous ont fait de précieuses communications, nous devons signaler MM. L. Merlet, Ad. Lecocq, Tricotel & Tamizey de Larroque. Nous sommes enfin particulièrement obligé à M. Cherrier, qui a mis à notre disposition son admirable musée de l’édition de Regnier, & à M. Royer, notre ami & l’infatigable compagnon de tous nos travaux.
NOTICE.
Les premières années du XVIIe siècle ont été marquées dans la poésie française par une évolution qui pourrait être appelée la Renaissance de la satire. Ce mouvement diffère de celui de la Pléiade par une violence excessive. Aussi bien l’œuvre de du Bellay & de Ronsard prit naissance dans une enceinte savante où l’on étudiait avec un soin pieux les chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque & latine. Il ne pouvait sortir de là que des créations réfléchies, des combinaisons voulues & des tentatives exactement calculées. La satire se forma tout autrement, à l’air libre, dans les luttes de la Réforme & de la Ligue. Elle se fortifia dans l’observation de toutes les laideurs de l’hypocrisie politique & religieuse, & lorsqu’arriva le règne d’Henri IV, elle était armée de toutes pièces, prête à flageller les vices qu’elle avait vus de près, & à frapper les ridicules qu’une atmosphère d’apaisement invitait à se montrer.
L’avénement du Béarnais avait amené à la cour des gentilshommes de toute espèce, des cadets de Gascogne au cœur vaillant & inflexible ; mais, parmi eux, sous le masque de la bravoure, se cachait plus d’un baron de Fœneste. Le second mariage d’Henri IV introduisit parmi la noblesse française des aventuriers italiens auxquels se rallièrent les fils de ceux qui avaient suivi Catherine de Médicis. Enfin les galanteries du prince laissèrent toute carrière aux débordements des mœurs. Il ne faut point dès lors s’étonner de la licence de nos premiers satiriques. Ils avaient sous les yeux un spectacle incomparable, un théâtre immense où paradaient impudemment la sottise, la licence & la cupidité.
Ce n’est pas dans l’ordre chronologique des œuvres de la Satire française au commencement du XVIIe siècle qu’il faut chercher le témoignage exact du progrès de cette partie de notre littérature. Les satires de Vauquelin ont paru en 1604 avec les autres œuvres poétiques de l’auteur ; mais il est certain que Vauquelin les avait terminées longtemps auparavant. Il n’est pas moins hors de doute que les Tragiques de d’Aubigné, publiés pour la première fois en 1616, remontent à plus de vingt ans en arrière. L’historien qui racontera un jour les origines & le développement de notre poésie satirique aura donc le devoir de placer la Fresnaye & d’Aubigné devant le seuil du XVIIe siècle ; car, de même qu’ils ont été les témoins des infamies publiques & des hontes privées à la vue desquelles se soulève l’indignation du poëte, de même ils sont véritablement aussi les ancêtres de Regnier, de Courval Sonnet, d’Auvray & de du Lorens.
Nous venons de nommer les satiriques qui, de 1608 à 1627, ont démasqué les fausses vertus & poursuivi les vices triomphants. Cette lutte n’était point, comme on serait tenté de le croire, enfermée dans le cercle étroit d’un lieu commun versifié & dans les sûres limites d’une dissertation rhythmique. Souvent il arrivait que le poëte, s’abandonnant à toute la vivacité d’une généreuse colère, s’exposait à de réels dangers. En 1621, Courval Sonnet, dans cinq satires sur les abus & les désordres de la France, attaqua le clergé & la noblesse, les juges & les financiers. Il s’est élevé avec une périlleuse véhémence contre le trafic des choses sacrées, l’attribution des bénéfices aux gentilshommes, le maintien des gardes-dîmes, la vénalité des officiers de justice & les malversations des partisans. Ses virulentes critiques, oubliées aujourd’hui, sont des documents précieux pour tous ceux qui recherchent les intimités de l’histoire. Pour les contemporains de Courval Sonnet, ces tableaux étaient des portraits clairement reconnaissables. Auvray a montré plus d’audace encore. Il a écrit, dans ses Visions de Polydor en la cité de Nizance, un poëme où ses premiers lecteurs ont pu démêler sans difficulté César de Vendôme, gouverneur de Bretagne, & les acteurs de la cour galante de ce prince.
Ce n’est point ici le lieu de rechercher & d’établir le mérite particulier de chacun des poëtes qui viennent d’être cités. Ce travail imposerait l’analyse d’œuvres très-tranchées & l’étude de personnalités très-diverses. Vauquelin de la Fresnaye, esprit cultivé, familier avec la poésie antique, a une grâce froide & un charme savant qui le rattache aux poëtes de la Pléiade. Chez d’Aubigné, la passion domine. A peine contenue par un sentiment de fidélité au roi, elle s’exhale en colère & en imprécations, où l’on retrouve la brusquerie d’un soldat & l’emportement d’un sectaire. De là, un langage âpre, élevé, trop souvent obscur, où, comme dans un buisson ardent, la pensée apparaît au milieu de la foudre & des éclairs.
Bien différente est la muse dont Courval Sonnet reçoit l’inspiration. Ce poëte gentilhomme est un observateur bourgeois & méthodique. Il choisit ses ennemis & les attaque scientifiquement. Pour les mieux écraser, il s’est créé une langue massive & pesante à laquelle une indignation honnête donne une allure vigoureuse. La carrière poétique de Courval Sonnet se partage en trois phases. En 1610, il a publié une satire en prose contre les charlatans & une Ménippée en vers contre le mariage. Médecin, il avait à se plaindre des thériacleurs & des alchimistes ; homme, il se croyait le devoir de signaler les inconvénients du mariage. Il a ouvert un vaste champ à son indignation & à son expérience, & dans deux volumes dont le dernier, le livre de l’époux, contient cinq longues satires, il exhala sa colère jusqu’au dernier souffle.