En 1621, il donna les satires politiques, dont il a été fait mention plus haut, & six ans plus tard, il couronna sa carrière par les Exercices de ce temps, où il peignait avec des couleurs un peu crues le tableau des mauvaises mœurs de la ville aussi bien que de la campagne, de la bonne comme de la pire société.

D’Esternod, Auvray & du Lorens, dont les satires parurent en 1619 & en 1622, marquent une nouvelle génération de satiriques. Le premier est un poëte formé par l’imitation ; il n’a pour lui qu’une inspiration factice, & dans le groupe auquel il appartient, il sert de personnage de fond. Auvray, qu’anime l’emportement des lyriques, se laisse aller à des fantaisies graveleuses qui défigurent son œuvre. Le voisinage d’épigrammes licencieuses dépare ses plus belles odes. Du Lorens enfin nous ramène à la satire régulière & à la critique saine. Le président de Châteauneuf a la sévérité d’un juge ; il rend des arrêts. Par comparaison avec les satiriques contemporains, il manque de feu & de couleur ; mais pour lui c’est là un éloge. Sous prétexte de flétrir le vice, ses prédécesseurs en avaient fait des portraits trop minutieux. Ils avaient si curieusement, si complaisamment analysé les âmes viles, & décrit les pratiques de l’impudeur, qu’ils donnaient finalement à suspecter la sincérité de leurs attaques. Au reste, si du Lorens est dépourvu de cette indignation scénique, qui fait de la satire un petit drame passionné & vivant, où le poëte se met en scène avec le personnage qu’il veut frapper, il faut lui reconnaître, au point de vue de l’histoire, un mérite assez peu commun. Avec une infatigable ardeur, il a écrit, remanié & mené à bonne fin le livre de ses satires. Les trois éditions données en 1624, 1633 & 1646 sont des ouvrages absolument différents comme texte & comme sujets ; & ces perfectionnements, ces appels d’un premier à un meilleur jugement, ces évolutions de la pensée primitive vers un idéal plus haut sont des efforts dont on ne saurait trop admirer la constance.

Au milieu de tous ces poëtes, Regnier est seul resté comme le créateur & le maître de la Satire française. Il ne doit point sa réputation à une grandeur solitaire, puisqu’il a vécu entouré de rivaux & d’imitateurs. A l’exception de Vauquelin & de d’Aubigné, tous les auteurs de son temps ont lu ses poésies. Quelques-uns d’entre eux lui ont dérobé les vers qui ont la forme arrêtée d’une maxime ou l’éclat d’une comparaison saisissante. Il n’est pas jusqu’à de simples expressions, belles de leur pure clarté, que Sonnet, d’Esternod & du Lorens n’aient empruntées. Ces pilleries n’ont point enrichi les maraudeurs, & Regnier est resté opulent.

Dans ses plus vifs écarts, Regnier est demeuré fidèle aux règles du goût. Il a le verbe haut. Il touche sans bassesse aux choses les plus basses. Ses faiblesses nous sont connues. Il en a fait autant de confidences où il a mis la plus franche bonhomie & la plus entière sincérité. Nul plus éloquemment que lui n’a montré son cœur à nu, ni exprimé avec plus de vivacité le respect de l’honneur, les peines de la jalousie & les élans d’un orgueil généreux. Développés par lui, ces sentiments ne sont point les divagations d’un rhéteur. Avant de passer dans l’œuvre où nous en recueillons le témoignage, ils sont sortis de l’âme du poëte qui en était pénétré. Aussi pour tous les lecteurs attentifs, les poésies de Regnier sont-elles de véritables confessions.

La biographie de Regnier est encore à l’état de fragments. Il semble que des pages en aient été perdues. Ainsi les particularités recueillies par Racan dans ses Mémoires pour la vie de Malherbe, & les anecdotes que Tallemant a insérées dans ses Historiettes, constituent la meilleure partie de nos informations sur l’existence de notre premier poëte satirique. Ce sont en effet d’irrécusables témoins qui nous ont instruits. Le premier a été mêlé à la querelle littéraire engagée entre Desportes & Malherbe ; le second a pu entendre, de la bouche même de personnages contemporains, le récit de faits encore présents à leur mémoire.

En 1719, Dom Liron fit paraître sa Bibliothèque chartraine, où il donna une mince place à Desportes & à Regnier. La brièveté n’aurait peut-être soulevé aucune réclamation ; mais dans les quelques pages consacrées aux deux poëtes, il y avait plusieurs graves inexactitudes qui tombèrent sous les yeux d’un lecteur récalcitrant. Une note rectificative très-étendue fut donc adressée au Mercure de France pour contredire les assertions de l’auteur de la Bibliothèque, & comme les termes en étaient vifs, il s’écoula, avant l’insertion de cette note, un temps assez long qui fut employé à la diminuer & à l’adoucir. Enfin, l’article critique revu & corrigé parut dans le Mercure en février 1723 & il s’en dégage encore un souffle de colère. Toute cette irritation est largement compensée par la justesse & la précision des renseignements que le rédacteur offre de prouver d’une manière plus convaincante à l’aide des papiers qu’il a entre les mains. Cette dernière assurance n’a pu être donnée que par un membre de la famille de Desportes ou de Regnier. L’emportement même dont le directeur du Mercure a eu peine à modérer l’expression ne saurait être imputé à un lecteur ordinaire. On est donc fondé à reconnaître une grande valeur à la note critique provoquée par la publication de la Bibliothèque chartraine.

C’est enfin à Brossette que l’on doit le complément des recherches entreprises sur Regnier pendant le XVIIIe siècle. En éditeur scrupuleux, Brossette a fait deux parts de ses informations. Il a consigné dans son Avertissement les faits nouveaux[3] qu’il regardait comme certains & laissé dans ses notes les conjectures nées dans son esprit de la lecture des satires. Au premier rang de ces hypothèses se trouvent celles qui présentent Regnier comme secrétaire du cardinal de Joyeuse, & plus tard comme un des attachés de Philippe de Béthune. Venus après Brossette, & plus concluants que lui sans motif apparent, le P. Niceron & l’abbé Goujet ont admis les suppositions du premier annotateur de Regnier comme des renseignements indiscutables.

[3] « Regnier fut tonsuré le 31 de mars 1582, par Nicolas de Thou, évêque de Chartres. Quelques années après, il obtint par dévolut un canonicat dans l’église de Notre-Dame de la même ville, ayant prouvé que le résignataire de ce bénéfice, pour avoir le temps de faire admettre sa résignation à Rome, avoit caché pendant plus de quinze jours la mort du dernier titulaire, dans le lit duquel on avoit mis une bûche, qui fut depuis portée en terre à la place du corps, qu’on avoit fait enterrer secretement. Le déréglement dans lequel vécut Regnier ne le laissa pas jouir d’une longue vie. Il mourut à Rouen, dans sa quarantième année, en l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, où il étoit logé. »

Dans l’ordre des faits biographiques, l’extrait du Mercure est le premier document à placer sous les yeux du lecteur. En raison de son origine particulière, il l’emporte sur toutes les indications recueillies à une date postérieure par un curieux plutôt que par un critique. Nous le reproduisons donc pour ce qui concerne Regnier seulement :

« Mathurin Regnier étoit fils de Jacques Regnier, bourgeois de Chartres, & de Simone Desportes, sœur de l’abbé Desportes ; il naquit le 21 décembre 1573 ; comme on le voit par les registres de la paroisse de Saint-Saturnin de la ville de Chartres[4], & comme il est écrit dans le journal de Jacques Regnier, son père. Le contrat de mariage de Jacques Regnier avec Simone Desportes, passé devant Amelon, notaire à Chartres, le 25 janvier 1573, justifie que cette famille étoit des plus notables de la ville. En 1595, Jacques Regnier fut élu échevin de la ville de Chartres. Au mois de janvier de l’année 1597, il fut député à la cour, en qualité d’échevin, pour quelques affaires publiques ; il mourut à Paris & fut inhumé dans l’église de Saint-Hilaire du Mont, le 14 février 1597. Il laissa trois enfants[5] : Mathurin, le poëte dont est question ; Antoine, qui fut conseiller élu en l’élection de Chartres ; & Marie, qui épousa Abdenago de la Palme, officier de la maison du Roy[6]. Antoine Regnier épousa Dlle Anne Godier. Le contrat de mariage fut passé devant Fortais, notaire à Chartres ; on y voit encore les titres de la plus notable bourgeoisie. Jacques Regnier, leur père, étoit fils de Mathurin Regnier, bourgeois, qui étoit fils d’un Pierre Regnier, bon marchand de la ville de Chartres. Mathurin Regnier, le poëte, fut reçu chanoine de Chartres le 30 juillet 1609, mais son humeur ne lui permit pas de fixer sa résidence à Chartres, ni de vivre aussi régulièrement que des chanoines sont obligez de faire. Il quitta donc ce bénéfice ; il en avoit plusieurs & une pension de 2,000 livres sur l’abbaye des Vaux de Cernay. Il mourut à Rouen le 22 octobre 1613. Ses entrailles furent enterrées dans l’église de la paroisse de Sainte-Marie-Mineure, & son corps, qui fut mis dans un cercueil de plomb, fut porté dans l’abbaye de Royaumont, à neuf lieues de Paris. Ce qui a contribué à faire passer Mathurin Regnier pour le fils d’un tripotier, c’est que Jacques Regnier, son père, qui étoit un homme de joye & de plaisirs, fit bâtir un tripot derrière la place des Halles de Chartres, qui s’appela toujours le Tripot-Regnier. Ce tripot ne subsiste plus. Du reste, la seule élection de Jacques Regnier comme échevin de la ville de Chartres démontre qu’il n’étoit point un maître de tripot, puisque ces sortes de gens ne sont point admis dans les charges municipales, non plus que les artisans & les gens du commun. »