L’Italie a eu quelque influence sur Regnier ; mais il ne faut la chercher ni dans le petit nombre de mots étrangers[60] qui se trouvent dans les satires, ni dans les exagérations burlesques dont le portrait du pédant est notamment entaché. Regnier n’a pas subi le joug du comique ultramontain, & la satire de l’Honneur, bien qu’elle soit imitée du Mauro, témoigne d’une répugnance marquée pour l’esprit outré de caricature & de bouffonnerie qui est le propre du génie berniesque. C’est par ses mœurs que le poëte montre combien a été puissante sur lui l’action de l’Italie. Il dépeint tout crûment, dans la pleine lumière du ciel romain, avec une impatience de l’effet qui trahit l’homme passionné, le viveur hâté de vivre & d’un tempérament assez fort, d’un esprit assez vigoureux pour suivre longtemps sans être brisé les emportements de sa nature. Pendant la plus grande partie de sa vie, Regnier a été sous le charme des amours libres. Il s’est quelquefois plaint d’être devenu la victime des importuns, il a été la proie des courtisanes. Malgré ces dangereuses promiscuités, il est demeuré sans flétrissure. Il a échappé au vice par l’amour du beau, &, par sa foi dans l’honneur, il est resté incorruptible au sein des corruptions.
[60] Barisel, catrin, matelineux, tinel, tour de nonne, quenaille, & faire joug. Les deux derniers mots étaient entrés depuis longtemps dans notre langue quand Regnier s’avisa d’en faire emploi. Quenaille pour canaille, de canaglia, a remplacé notre énergique mot de chiennaille.
V. Boucicaut, I, 24 :
Que il vendroit cher à ceste chiennaille sa mort.
Des italianismes, qui n’existaient pas dans l’édition de 1608, sont entrés dans les réimpressions suivantes. Ainsi ne coucher de rien moins que l’immortalité est devenu, en 1609 & 1612, ne coucher de rien moins de l’immortalité. Jusque-là il n’y avait qu’un emprunt du poëte à un idiome voisin du nôtre, l’éditeur de 1613 vint tout compliquer par une faute typographique. Il écrivit ce vers qui n’est d’aucune langue :
Ne touche de rien moins de l’immortalité.
La langue de Regnier porte en elle les traces de toutes les agitations du poëte. Quand l’enchaînement méthodique des mots devient une entrave pour la pensée, ou met obstacle à l’expression d’une autre idée, Regnier n’hésite pas à rompre la période commencée. De là des disjonctions fréquentes qui déconcertent le lecteur ressaisi plus loin par la justesse & la au prologue de la farce de Cuvier, dans les plaintes de Jacquinot :
Touiours ma femme se demaine
Comme ung saillant[61].
[61] Regnier avait poussé ses lectures assez loin. Dans Macette, on reconnaît des vers du Roman de la Rose.