Entre Garasse & Boileau, qui, le dernier venu, mais non le moins autorisé, proclama Regnier le maître de la satire, & le choisit hautement pour modèle, apparaissent Colletet & Mlle de Scudéry. L’historiographe de nos poëtes s’était proposé d’écrire une notice importante sur la vie de Regnier. Par malheur, il s’en est tenu aux premières pages de son travail, qui n’a point été achevé. Aucun éclaircissement n’a été donné sur l’existence du poëte. En cette occasion, la curiosité se trouve encore inutilement mise à l’épreuve. Toutefois les considérations générales qui nous restent méritent d’être recueillies. Elles montrent comment Regnier était vu par un critique familier avec tous nos poëtes, & les exagérations mêmes de Colletet sont précieuses pour nous, parce qu’elles ont tout le relief d’une opinion universellement admise. Le morceau que nous allons offrir au lecteur est, en définitive, un portrait du temps. Certains traits sembleront trop lourds, d’autres paraîtront à peine indiqués, toutes ces imperfections tiennent à l’optique d’alors. Elles ajoutent à la sincérité du tableau, qui se recommande par un abandon & une franchise compatibles avec la plus grande justesse.
Colletet prend son récit d’un peu haut. Afin de proportionner la citation qui va suivre au cadre de cette notice, il est nécessaire d’en restreindre les termes au sujet qui nous occupe :
« Le roi Henry le Grand étoit l’ennemy des flatteurs & des lâches. Il lui importoit peu qu’ils fussent publiquement reconnus pour ce qu’ils estoient ; si bien que sous son regne, la satyre s’acquit un tel credit, qu’il n’y avoit point de poete à la Cour qui, pour acquerir du nom, ne se proposast de marcher sur les pas d’Horace & de Juvenal, & de faire apres eux des satyres à leur exemple. Mais certes, celuy qui l’emporta bien loin dessus les autres dans ce genre d’écrire, qui offusqua les Motin, les Berthelot & les Sigognes, & qui devint mesme plus qu’Horace & plus que Juvenal en nostre langue, ce fut l’illustre Regnier ; esprit en cela d’autant plus admirable qu’entre les nostres, il n’y en avoit pas encore eu qu’il eust peu raisonnablement imiter. Car encore que nos anciens Gaulois eussent composé des sirventes, que François Villon, que François Habert, que Clement Marot & quelques autres eussent fait des Satyres, c’estoit à dire vray, plustost de simples & froids coqs à l’asne, comme ils les appeloient alors, que de veritables poemes satyriques. Aussi Ronsard l’advoue luy-même lorsqu’il dit dans une Elegie à Jean de la Peruse, que jusques en son temps aucun des François n’avoit encore réussi ny dans la satyre, ny dans l’epigramme, ce qu’il espere un jour devoir arriver :
L’vn la satyre & l’autre plus gaillard
Nous sallera l’épigramme raillard.
« Mais, si d’un coté il y eut beaucoup de difficultés dans ce travail pour Regnier, il y eut beaucoup de gloire pour luy à l’entreprendre, puisqu’il y réussit de telle sorte que le vray caractere de la Satyre se rencontre dans les siennes, car la Satyre n’a pour fin & pour objet que l’imitation des actions humaines. Quel autre poete les a mieux & plus vivement représentees aux yeux des hommes ? Et comme ces actions sont diverses, quel autre en a mieux encore representé l’agreable varieté ? Dans la vive peinture qu’il en a faite, ne rend-il pas les unes dignes de pitié & de commiseration, les autres dignes de mespris & de haine, les autres dignes de risée ? En effet, c’est dans ses escrits que l’on peut voir les ambitieux & les avares, les ingrats & les prodigues, les superbes & les vains, les flatteurs & les babillards, les parasites & les bouffons, les medisans & les paresseux, les debauchés & les impies fournir une ample carriere à sa muse ulceree & un libre exercice à sa plume piquante, ce qu’il fait avec tant de sel & de pointes d’esprit, des ironies tellement naturelles & avec des railleries si naïves, qu’il est bien malaisé de le feuilleter sans rire & sans en même temps concevoir l’aversion qu’il prétend inspirer des imperfections & des crimes des hommes. Ainsi cela s’appelle dorer la pilule pour la faire avaler plus doucement. Il guerit insensiblement par elle les uns de leur noire melancolie & degage les autres des attachements coupables, & en cela comme il avoit exactement feuilleté les escrits des anciens poetes latins que j’ay nommés & italiens modernes, il ne feint point d’en transporter les plus beaux traits dans ses escrits, & d’enrichir ainsi la pauvreté de nostre langue de leurs plus superbes despouilles.
« Aussi dès qu’il eut publié ses Satyres, on peut dire qu’elles furent receues avec tant d’applaudissements que jamais ouvrage n’a mieux été receu parmi nous. Les differentes editions qui en ont été faictes dans presque toutes les bonnes villes de France & dans la Hollande mesme, sont des preuves immortelles de cette verité que j’avance. »
Une énumération complète des panégyriques de Regnier serait de peu d’utilité. Le mot d’ordre a été donné par Colletet. Il ne variera guère. Que l’on juge le poëte isolément ou qu’on l’oppose à ses rivaux, il excelle & il l’emporte. Il excelle parmi les satiriques parce que « il peint les vices avec naïveté & les vicieux fort plaisamment. Ce qu’il fait bien est excellent, ce qui est moindre a toujours quelque chose de piquant[59]. » Regnier l’emporte sur Malherbe & sur Boileau, parce qu’il écrit sous la dictée de son franc parler, parce qu’il recherche dans les libertés du langage, & non dans les apprêts du style, les mots les plus propres à rendre sa pensée. Il s’abandonne aux mouvements de l’instinct & répugne aux calculs de la réflexion. Une rudesse généreuse & une sensibilité originale relèvent ce penchant & lui donnent le niveau des plus hautes aspirations.
[59] Mlle de Scudéry, Clelie, part. IV, liv. II.
Avec ces tendances positives, Regnier s’est créé une langue vigoureuse qui fournit ample matière à l’étude. Par les archaïsmes dont ses vers offrent de fréquents exemples, il nous ramène en arrière vers les poëtes du milieu du XVIe siècle, dont il a fait sa lecture favorite ; par le tour & la vivacité de sa pensée, il nous porte en avant & il devient un des précurseurs de la poésie moderne.