Follement insensée est la leçon donnée par 1613. Elle paraît acceptable. Il y a là cependant encore une infidélité au texte original, qui porte :

De ieunesse & d’amour follement incensée.

Sans contredit, ici l’expression l’emporte par la vigueur. Elle nous semble bizarre parce qu’elle n’est pas venue jusqu’à nous ; mais elle est bien d’une langue néo-latine en veine de jeunesse & de caprices.

Le cadre restreint de cette notice ne nous permet guère de nous attarder sur tous les points de notre sujet. Des indications rapides & propres à conduire les lecteurs à d’autres découvertes constituent uniquement notre tâche. Souvent une singularité passe pour une erreur, & l’on serait tenté de corriger le texte, lorsque le rapprochement d’autres auteurs vient justifier l’anomalie apparente. Ainsi les mots Arsenac, Jacopins & Juys semblent autant de barbarismes. Or les deux premiers mots doivent être conservés : Arsenac est dans Malherbe, & Ménage explique Jacopins. Enfin Juys est une prononciation figurée, la lettre f étant muette devant une consonne. Naïfveté, veufve, Juifs.

Touiours iniuste mort, les meilleurs tu rauis,

Trois bons princes tu mets hors du conte des vifs[62].

[62] Voir Brachet, Grammaire de la langue du XVIe siècle, p. CI.

Si la lecture des auteurs du XVIe siècle est nécessaire pour éclaircir les archaïsmes & les singularités de la langue de Regnier, elle n’est pas moins utile pour déterminer la valeur du poëte comme écrivain. Les faux panégyristes, qui étudient un personnage littéraire en prenant soin de faire le vide autour de leur héros, s’exposent à voir dans cette idole des originalités qu’elle n’a pas, &, de méprise en méprise, à méconnaître des beautés vraiment dignes d’admiration. Pour un certain nombre de vers très-serrés, où la pensée, concise & nette comme une maxime, s’enlève avec vigueur sur le fond du récit, on a voulu faire de Regnier un créateur d’axiomes. Ce jugement est trop large, & partant il devient inexact. La création n’est point ainsi à portée de la main. Regnier a puisé dans nos vieux proverbes, &, avec la seule tendance de son esprit vers la simplicité & la lumière, il leur a donné de la rondeur & de l’éclat. Il a pris un peu partout, dans le langage du peuple qui souvent de deux dictons en fait un[63], & dans l’espagnol qui pour être pittoresque sacrifie parfois la clarté[64]. Plus habituellement il exploite le fonds commun des axiomes nationaux ou nationalisés par leur accession à notre langue. Il s’est ainsi servi de cette admirable locution : « tomber de la poële en la braise, » qui est signalée par Henri Estienne[65], & qui se rencontre dans Théodore de Bèze[66] ; & il a pris dans le trésor de nos sentences le vers final qui termine sa troisième satire :

On dit communement en villes & villages

Que les grands clercs ne sont pas les plus sages[67].