Dessus moy ton courroux ardent,

Qui ne suis qu’vn bourrier qui vole.

Ces vers, par leur objet & par leur mesure, contrarient évidemment l’inspiration du poëte. Cependant tel est le souffle qui les anime, si fort & si haut en est le sens, que le poëte courbé devant Dieu semble redire les imprécations de Prométhée.

Après toutes ces observations qui ont eu pour objet unique la vie & le génie de Regnier, le moment est venu d’aborder les diverses réimpressions des satires. Il y a là, comme en tout ce qui touche à notre poëte, un gros sujet d’étude, puisqu’on n’en connaît guère moins de soixante-dix éditions. De 1608 à 1869, ces publications, conçues dans un esprit très-différent, ont une histoire avec des périodes très-tranchées. De 1608 à 1612, Regnier, maître de son œuvre, l’accroît lentement, dispose à son gré les satires nouvelles & laisse à l’écart les pièces libres qu’il écrit, sans y mettre son nom, pour les anthologies à la mode. A partir de 1613, les satires, accrues de morceaux inédits & de poésies licencieuses, semblent préparées pour servir de première partie à un recueil satirique. Le Discours au Roy est rejeté à la fin du volume, à la suite des épigrammes & des quatrains, comme pour établir une séparation bien marquée entre les œuvres de Regnier & celles des poëtes qui paraissent l’avoir choisi pour maître. Trois ans plus tard, en effet, les satires sont publiées avec une collection de pièces destinées à entrer dans le Cabinet satyrique. Avec ce bagage étrange, les œuvres de Regnier sont réimprimées pendant trente années. Toutefois, de 1642 à 1652, les Elzeviers, venus à Paris & guidés par des érudits, suppriment les pièces abusivement jointes aux satires & donnent les deux éditions améliorées qui vont servir de modèle jusqu’au moment où Brossette, en 1729, mettra au jour un texte accompagné de commentaires. Ce dernier travail, repris par Lenglet du Fresnoy, Viollet-le-Duc & M. Ed. de Barthélemy, fait place, en 1867, à la réimpression du texte de 1613[68], considéré à cause de sa date comme la dernière leçon du vivant de l’auteur. A compter de ce moment, nous abordons les éditions originales, trop longtemps délaissées & les seules auxquelles on puisse demander la pensée exacte de l’auteur aussi bien que l’indication certaine des formes de la langue.

[68] Paris. Académie des Bibliophiles. Édition par Louis Lacour, impression par D. Jouaust ; in-8o de XVIII-309 pages.

Sous ce rapport, l’édition de 1608 tient le rang que lui assigne sa date. Ce précieux livre, offert au roi comme un hommage de vive reconnaissance, porte tous les indices d’une exécution faite avec soin. Les témoignages de perfection sont dans la pureté du texte & dans les détails d’ornement. L’excellence des variantes est établie par tous les éditeurs qui se sont livrés à des travaux comparatifs sur les leçons des satires. Quant à la typographie du volume, elle est due au célèbre éditeur de Ronsard, Gabriel Buon. Les fleurons, qui portent le nom de cet imprimeur, font foi de son concours[69].

[69] Une particularité bizarre dénote avec quel soin les premières œuvres de Regnier furent livrées au public. Le nom de Bertault, placé en tête de la cinquième satire, a été rectifié en 1608, à l’aide d’un bandeau collé sur la première dédicace, imprimée ainsi par erreur : A monsieur Betault, evesque de Sées.

Des raisons analogues à celles qui viennent d’être exposées peuvent donner de la faveur à l’édition de 1609. L’impression en a été confiée à P. Pautonnier, imprimeur au Mont-Saint-Hilaire. Or ce typographe est connu par ses travaux. Le texte des satires a été accru de deux satires nouvelles, le Souper ridicule & le Mauvais Gîte, que l’auteur a placées entre la IXe & la Xe satire, afin d’éviter pour le Discours au Roy le voisinage d’une pièce trop libre, & il présente une régularité notable. L’orthographe des mots est moins capricieuse, elle tend visiblement à l’unification qui ne se montre point dans l’édition précédente.

La réimpression de 1612 a été faite sur le texte de 1609. A part quelques feuillets, ce volume reproduit page pour page le livre qui lui a été donné pour modèle. Il offre de plus, entre la XIIe satire & le Discours au Roy, la première leçon de Macette[70].

[70] Cette édition, très-rare pour ne pas dire introuvable, m’a été fort gracieusement communiquée par M. Henri Cherrier, qui m’a par son obligeance mis à même de donner d’abord le texte original de Macette, de relever les variantes des autres satires, & enfin de faire toutes les observations nécessaires pour la description d’un livre de grande valeur.