Jusqu’ici, comme on l’a vu, l’œuvre de Regnier s’est lentement accrue. En quatre années, de 1608 à 1612, trois satires seulement sont venues grossir l’œuvre du poëte chartrain. Cette gradation n’est point calculée. Elle est conforme à ce que nous savons du caractère du poëte. D’un autre côté, Regnier avait, en 1611, publié dans le Temple d’Apollon la plainte En quel obscur séjour, & l’ode Jamais ne pourray ie bannir. Telles étaient les manifestations officielles de son esprit. Au-dessous, dans le commerce intime des satiriques de profession, notre poëte produirait de petits poëmes libertins. Ces compositions clandestines restaient sous le voile de l’anonyme lorsqu’elles étaient publiées dans les recueils du temps. C’est ainsi que le Discours d’une maquerelle parut, en 1609, dans les Muses gaillardes sans nom d’auteur. D’autres pièces du même genre sont imprimées du vivant du poëte, qui répudie également toute paternité. Enfin, sous la date de 1613, une nouvelle édition des satires est donnée. Des fautes typographiques, des lacunes graves[71], des négligences de toute sorte, attestent une précipitation extraordinaire. De plus, cette réimpression comprend un pêle-mêle de pièces nouvelles, quatre satires, trois élégies, un sonnet, des stances libertines, une épigramme & des quatrains classés sans ordre avant le Discours au Roy, comme par un sentiment de fidélité dérisoire aux habitudes du poëte.
[71] Quatorze vers ont été omis dans la Macette, à partir de celui-ci :
Fille qui sçait son monde à saison opportune.
Deux vers manquent également dans l’élégie intitulée Impuissance :
Bref tout ce qu’ose amour…
Puisque ie suis retif…
On a attribué ces vers aux Elzeviers, qui, pour compléter une pièce, n’auraient pas reculé devant une interpolation. Ces suppositions sont inexactes. Le premier vers se trouve dans les Délices de la Poésie françoise, de Beaudouin, Paris, 1620, II, 679, & le second est tiré de l’édition des Satyres de Regnier, Paris, Ant. du Breuil, 1614.
L’examen de cette édition, hâtivement exécutée, composée de morceaux disparates, & pour tout dire entièrement différente de celles qui l’ont précédée, amène à croire qu’elle a été donnée lorsque Regnier n’était plus. La mort seule du poëte pouvait permettre une réimpression sans soin & sans choix. De quelque façon qu’elle fût présentée, l’œuvre de Regnier tirait des derniers instants du défunt & de la cause même de sa fin un intérêt particulier[72]. Un autre motif d’urgence poussait Toussaint du Bray à mettre son nouveau livre en vente, le privilége du 13 avril 1608 allait expirer dans les premiers jours de 1614, il était opportun de précipiter la publication.
[72] L’insertion de l’ode la C. P. est une allusion non équivoque à la mort du poëte & vient corroborer l’opinion suivant laquelle l’édition de 1613 est une réimpression posthume.
On peut encore du fait suivant tirer une nouvelle preuve que l’édition de 1613 était regardée comme une édition posthume, accueillie avec réserve. En 1619, le libraire parisien Anthoine Estoc publia les poésies de Regnier. Il prit dans 1613 dix-sept satires, trois élégies, & le Discours au Roy qui termine le volume. Il laissa de côté les autres pièces qu’il savait avoir été ajoutées à l’œuvre du poëte défunt contrairement à ses intentions.