Il ne faudrait pas attribuer ces suppressions à d’autres scrupules, car Anthoine Estoc fut le premier éditeur du Parnasse satyrique. Il écarta donc les pièces libres de 1613, non par égard pour le lecteur, mais par respect pour la volonté de l’auteur.

D’autres particularités font connaître les auteurs de l’édition. La pléiade satirique, dont Regnier avait été l’étoile la plus brillante, se trouvait alors fort entamée : Sigognes était mort ; Berthelot & Motin restaient seuls ; Colletet, Frenicle & Théophile devaient renforcer le groupe un peu plus tard. Motin, ami de Regnier, lié avec Forquevaux & d’autres familiers du poëte, était à même de recueillir les œuvres inédites & les pièces anonymes qui, dans une réimpression des satires, semblaient un complément de l’œuvre déjà connue. Du reste, il possédait personnellement des morceaux dont il était redevable à son intimité avec Regnier. Il se mit donc à l’œuvre en hâte & un peu confusément, car il tira des œuvres de Passerat, imprimées en 1606, un sonnet, & il omit d’emprunter aux poésies de Rapin, publiées en 1610, au Temple d’Apollon, paru en 1611, les pièces que renfermaient ces divers ouvrages. D’autre part, soit qu’il fût mal servi par ses souvenirs ou qu’il eût été induit en erreur, il accueillait dans les quatrains celui que les manuscrits[73] attribuent à Théodore de Bèze :

Le Dieu d’amour…

[73] Bibl. nat. Fonds français, no 1662, fo 27.

Enfin il faisait entrer dans l’œuvre de Regnier les stances sur le Choix des divins oiseaux, boutade dont le véritable auteur lui était bien connu[74].

[74] Après la mort de Motin, cette pièce fut publiée sous son nom ; mais elle garda toujours sa place dans l’œuvre de Regnier. Il est probable que les deux poëtes commirent ensemble ce péché de plume.

De son côté, Berthelot ne restait pas inactif. Le moment lui paraissait venu d’ajouter à l’œuvre du maître l’œuvre des rimeurs qui se disaient ses élèves. Il s’agissait de dérober au poëte quelques rayons de sa gloire. On peut estimer que Motin se plia d’abord à ces desseins. La disposition des poésies de l’édition de 1613, le classement des pièces les moins importantes avant le Discours au Roy, qui délimite ainsi l’œuvre de Regnier de celle de ses imitateurs, ne pourraient pas s’expliquer sans une telle hypothèse.

Un titre général devait être imposé à cet assemblage répugnant. Il était ainsi conçu : Les Satyres du Sr Regnier, reueües, corrigées & augmentées de plusieurs Satyres des sieurs de Sigogne, Motin, Touvant & Berthelot, qu’autres des plus beaux esprits de ce temps. Tout était convenu, lorsqu’une rupture éclata entre Motin & Berthelot. La cause du désaccord échappe à toutes les investigations. Toussaint du Bray voulut peut-être se renfermer dans les termes stricts de son privilége & éviter tout risque de conflit avec Antoine du Breuil, son confrère, l’éditeur du livre des Muses gaillardes, dont une grosse partie entrait dans l’édition projetée. Quoi qu’il en soit, les poésies de Regnier parurent seules, &, après la mort de Motin, en 1616, Berthelot, réalisant enfin le plan formé trois ans auparavant, donna au public la réimpression collective des Satyres.

C’est de ce livre, apprécié à sa juste valeur par les bibliophiles du XVIIe siècle, comme on l’a vu plus haut par la lettre de Lhuillier[75], que l’on tire habituellement, sans motif sérieux qui en établisse l’authenticité, les épigrammes & les stances commençant par ces vers :

Ieunes esprits qui ne pouuez comprendre.