Ainsi se trouve expliquée l’origine du tripot. Comment maintenant ce jeu de paume devint-il public ? Un accident purement topographique va nous l’apprendre. Sur le côté gauche de la maison Regnier[9], une grande porte à ogive s’ouvrait sur une allée longeant le jardin à l’extrémité duquel s’élevait le tripot. On pouvait ainsi, sans pénétrer dans la maison, se rendre au jeu de paume. Les amis de Jacques & les oisifs ont peu à peu envahi ce lieu de distraction trop voisin d’un lieu d’affaires, & lui ont valu le renom d’un tripot ouvert au public ; mais ici sans doute s’arrête la chronique scandaleuse, car en septembre 1611, le roi Louis XIII, de passage à Chartres, fut conduit au tripot Regnier, & là il fit ou simula une partie de paume avec la Maunie, une reine de raquette qui gagna le jeune prince en jouant par dessous jambe. Or, il est peu probable que la curiosité ait alors conduit le roi & sa suite dans un lieu mal famé.

[9] La configuration actuelle des lieux permet encore de se rendre un compte exact du plan de la propriété Regnier. Disons tout d’abord que la maison sur laquelle se trouve la plaque commémorative a été construite en 1612 par Abdenago de la Palme, à la place du vieil & lourd hôtel où naquit véritablement Regnier. La rue qui porte aujourd’hui le nom du poëte appartenait pour un tiers dans toute sa longueur à la propriété dont les jardins subsistent entièrement. Cette portion de terrain formait l’allée aux deux extrémités de laquelle étaient, du côté des remparts, le tripot, &, du côté des Halles, une grande porte à ogive. Enfin l’impasse du Pilori, longeant le mur de la propriété, aboutissait à une mare située au pied des remparts & faisant face au tripot. En résumé, la rue Regnier couvre aujourd’hui l’allée du jardin & l’impasse du Pilori, & l’auberge de la Herse d’or occupe l’emplacement du jeu de paume. L’impasse des Bouchers, qui servait de dégagement pour les communs de la maison Regnier, n’a pas subi de modification topographique.

Mathurin Regnier était né dans les conditions les plus propres à assurer sa fortune. Il avait pour oncle maternel un abbé de vingt-sept ans, secrétaire de la chancellerie du nouveau roi de Pologne, le duc d’Anjou. Philippe Desportes, qui s’était élevé jusque-là après avoir été secrétaire de l’évêque du Puy, de Claude de l’Aubespine & du marquis de Villeroy, ne devait pas s’arrêter en si bon chemin. Lorsque le duc d’Anjou fut proclamé roi sous le nom de Henri III, Desportes devint secrétaire particulier du monarque. Après la mort de Maugiron, Quélus & Saint-Mégrin, quand Anne de Joyeuse, favori, puis beau-frère du roi, fut créé duc & pair, Desportes monta encore en crédit. Il avait été le conseiller intime du prince, il devint une sorte de ministre, & c’est de ce temps que date sa grande fortune. En 1582, il fut fait abbé de Tiron au diocèse de Chartres ; en 1588, il reçut l’abbaye d’Aurillac qu’il échangea avec le cardinal de Joyeuse contre l’abbaye des Vaux de Cernay. Enfin, le 13 février 1589, il ajoutait à tous ses bénéfices l’abbaye de Josaphat. Cette grande fortune ne tombait pas sur un égoïste. Desportes se plaisait à obliger. Ce n’était point qu’il voulût désarmer les envieux. Un mobile plus haut le poussait. Il était serviable comme il était hospitalier. Il a eu d’illustres protégés, Vauquelin de la Fresnaye, Jacques de Thou & du Perron. Il aimait les lettres, & rêvait pour elles une indépendance officielle. Avec Baïf, il avait obtenu d’Henri III & du duc de Joyeuse la création d’une sorte d’académie, & il recevait à Vanves, dans sa maison de campagne, les beaux esprits du temps, recueillant après la mort de Baïf, de Joyeuse & d’Henri III, ceux qui, dans sa pensée, devaient former l’aréopage savant dont il appartenait à Richelieu de constituer l’Académie française.

Regnier bénéficia tout d’abord du patronage de son oncle. Il fut tonsuré de bonne heure, &, sous ce signe sacré, appelé à une brillante carrière. Il avait moins de neuf ans lorsque l’évêque de Chartres, Nicolas de Thou, lui conféra la marque distinctive des élus[10].

[10] Analyse des Mémoires de Guillaume Laisné, prieur de Mondonville, par M. H. de Lepinois. Actes de Nicolas de Thou, 1573-1598.

CLXXIII. Fo 312, vo. Sabbati post Dominicam Lætare, ultima die martii (1582). Parmi les jeunes gens tonsurés par l’évêque Nicolas de Thou, on remarque Jean, fils de Pierre Regnier & de Claudine Le Riche, de la paroisse Saint-Michel ; & Mathurin, fils de Jacques Regnier & de Symone Desportes, de la paroisse Saint-Saturnin.

(Mémoires de la Société archéologique d’Eure-&-Loir. Année 1860, p. 221.)

A partir de cette époque, les documents nous manquent sur l’enfance du poëte, c’est à Regnier lui-même qu’il faut demander des révélations sur sa jeunesse. Suivant un passage de la satire XII, il aurait été initié à la poésie par Jacques Regnier.

Or amy ce n’est point vne humeur de médire

Qui m’ayt fait rechercher ceste façon d’écrire,