Le saint Sépulcre est peu élevé du sol : une personne agenouillée peut le baiser et l’adorer. Un Père veille toujours auprès de lui. En dehors de ce pieux gardien, deux personnes peuvent à grand’peine tenir dans cette étroite cellule. La foule stationne pendant des heures dans l’église, attendant de pouvoir entrer dans la chambre de l’Ange, puis dans celle où reposa Jésus : chaque fois qu’un fidèle en sort à reculons, pour ne pas commettre l’irrévérence de tourner le dos, il est remplacé par un autre fidèle… Sur cette tombe brûlent, jour et nuit, quarante-quatre magnifiques lampes d’argent, suspendues à la voûte : les treize premières sont aux catholiques latins, — c’est-à-dire aux franciscains de Terre Sainte ; treize sont aux Grecs non unis ; treize, aux Arméniens chrétiens, et quatre aux Coptes — toujours le même compte. Au-dessus du cénotaphe, est attaché un tableau sombre et indistinct qui représente une résurrection ; de chaque côté du mausolée, deux petits rebords de marbre sont fixés dans la muraille et permettent aux Pères franciscains d’y poser un autel portatif sur lequel, chaque matin, ils célèbrent la messe.
La petite pièce est claire, car au début du siècle passé les Grecs ont percé la voûte de l’édicule, tout noirci par la fumée des lampes. La roche dont est faite le Sépulcre est blanchâtre, veinée de rouge : on l’appelle en arabe melezi, c’est-à-dire pierre sainte. On revêtit le sarcophage de marbre dès le treizième siècle, mais les murs furent recouverts beaucoup plus tard, et depuis on n’y a plus touché. Le tombeau n’a été ouvert que deux fois : le Révérend Père Mauro, gardien des Saints-Lieux, autorisé par le pape Jules II et par Kansou-el-Gauro, sultan d’Égypte, eut en 1501 la fortune de pouvoir soulever la pierre sacrée : il trouva, entre autres objets, une tablette de marbre gravé et fit refermer le monument. Quatre ans plus tard, le Père Boniface, gardien des Saints-Lieux, fouilla de nouveau le mausolée ; il y découvrit un morceau de la vraie Croix enveloppé dans un chiffon d’étoffe ; mais, au contact de l’air et de la lumière, tout retomba en poussière, sauf quelques fils d’or qui formaient la trame du tissu. Il y avait encore un parchemin, avec une inscription, mais si effacée qu’on pouvait seulement lire ces mots : Helena Magna. Puis, le 27 août 1555, il fut refermé et jamais ne fut plus touché.
Le bord de la sépulture est usé par les lèvres des pèlerins de tous les temps et de tous les pays, mais le marbre résiste encore. Dans la chambre sacrée, on peut entrer depuis l’aube jusqu’à midi ; ensuite, l’église se clôt jusqu’à deux heures et se rouvre jusqu’au coucher du soleil. Les messes latines dites sur le lit funèbre de Jésus sont au nombre de trois par jour : deux messes basses et une chantée. Ceux qui le désirent peuvent se faire enfermer une nuit entière dans l’église du Saint-Sépulcre et veiller, seuls près de la Tombe. Les pères franciscains, même, ont dans leur chapelle de Sainte-Marie-Madeleine une petite pièce où peut attendre, en se reposant, l’âme pieuse qui, plus tard, restera toute la nuit seule avec sa conscience, seule avec son Seigneur, devant la pierre la plus auguste du monde.
IV
En adoration.
Dans le vestibule qui précède la chambre funèbre du Seigneur, dans l’ombre profonde où blanchoie la roche contre laquelle s’est appuyé le divin messager, se tiennent ceux qui sont venus adorer la sépulture de Jésus. Ils attendent leur tour pour passer sous la porte basse et s’agenouiller devant le mausolée sacré. Les uns baisent la pierre de l’Ange, en récitant quelques oraisons ; les autres s’appuient contre le mur : le silence n’est rompu que par le bruit des chapelets remués, par un soupir douloureux, par un gémissement étouffé… Peu à peu, des ombres de femmes ou d’hommes sortent du Sépulcre et disparaissent rapidement, remplacées par d’autres ombres incertaines, qui se glissent, pliées en deux, dans la cellule voisine, tandis que de nouvelles ombres flottantes, anxieuses et lasses, arrivent dans l’édicule : des ombres inconnues, des ombres misérables, dont l’unique désir est de se prosterner devant la Tombe où fut déposé le Martyr sublime. Cette foule de spectres est muette, silencieuse, taciturne ; elle ne regarde rien, absorbée dans le recueillement et dans la prière, abîmée dans la tristesse et dans la douleur. Les lignes, les couleurs, les formes disparaissent dans l’obscurité de cette première pièce, où déjà la pensée du fidèle s’immerge en des profondeurs incalculables, où déjà l’âme sent les affres de l’approche suprême : et chacun est renfermé en soi-même, loin de la vie extérieure, emporté à travers le temps et l’espace, dans un frisson d’attente…
Une grande lumière descend du toit ouvert de la petite cellule où fut déposé, enveloppé dans son linceul, le corps du Seigneur, que la pauvre mère et les saintes femmes avaient arrosé de leurs larmes et essuyé de leurs cheveux. On y voit très clair.
Aussi, les visiteurs qui défilent, sans interruption, sous l’entrée basse et viennent se prosterner devant le sarcophage, montrent leur âge, leur condition, leurs vêtements, leur manière d’être, leurs attitudes de piété ou de douleur — on devine presque leurs prières.
Prier, est-ce possible ?