Mais, au matin, en pleine mer, impossible de ne pas subir le bien-être physique qui domine les tristesses, les atténue, les endort. Les mélancolies intimes sommeillent, tandis que tout le reste de l’être s’abandonne à la caressante fraîcheur de cette heure exquise. On croirait naviguer dans une immense coupe mollement arrondie, remplie d’une eau azurée ; et le sillage du navire, sa grande ligne argentée, écumeuse et bouillonnante, marque le milieu de cette coupe. L’eau a le brillant d’une étoffe de soie, et son mouvement est rythmé comme une respiration. Le bateau est tout blanc, nettoyé de fond en comble ; ses cuivres luisent, les tentes rouges de ses écoutilles ondoient sous la brise légère. Silencieux, déchaussés, d’un pas souple, les matelots vont et viennent, lavant encore, versant de l’eau partout : ils ont cet air calme et attentif particulier aux marins habitués aux muets labeurs. Pendant ces heures de navigation, avec cet heureux sixième sens de l’homme, qui est l’assimilation, le corps commence à s’habituer à ces petites cabines, à ces petits lits, à ces petits escaliers, à ces petites fenêtres ; le tillac semble immense et le pont élevé où le capitaine s’occupe de notre chemin et de notre vie paraît un minuscule paradis, tout blanc, enveloppé de clartés, très haut, près du ciel.

Où est donc Naples, où sont donc ses enchantements ? Bien loin, maintenant… Nous sommes enfermés dans cette large coupe d’azur, n’ayant plus la notion précise du temps et de l’espace ; nous sommes enveloppés par cet air lumineux et pur, traversé, souvent, par le vol d’un faucon ou d’une tourterelle lassée ; nous sommes conquis par ce plaisir de vivre, sans volonté, sans pensée, voguant dans le bleu, sur ce bateau brillant et propre. Certainement le regret existe au fond de notre âme, et quelquefois avec une tendre mélancolie il embrume notre esprit et voile nos yeux ; quelquefois le regret a une morsure plus vive… L’homme ne change pas ses sentiments : il les caresse, il les endort, il les berce dans un long repos, sauf à les retrouver en lui, plus calmes et plus doux, mais toujours vivants, mais toujours présents… Et la vie étrange du bateau, si différente et si immédiatement familière qu’il vous semble l’avoir vécue autrefois, quand vous n’avez jamais navigué ; et cette petite humanité qui vous entoure, vous, inconnu, de gens que vous ne verrez plus demain et qui vous oublieront ; et tous les menus événements de votre singulière existence : les choses, les êtres, les menus faits, tout cela vous enlève jusqu’à l’idée même de votre personnalité. Qui êtes-vous, à présent ? Un individu quelconque qui voyage, comme tant d’autres individus. Qu’importe votre âge, votre situation, votre intelligence ? Tout est hors de vous, et vous-même ne vous appartenez plus ; vous faites partie du bateau et de son itinéraire, vous êtes emporté dans une course rythmique vers l’endroit où vous allez — où vous irez, si le bateau et la mer le veulent bien.

Aujourd’hui la mer est bonne ; mais la nuit suivante, dans votre sommeil, vous entendez ses grondements et son agitation, au Cap Spartivento ; et, le troisième jour, l’île de Candie apparaît, avec ses montagnes couvertes de neige, en mai ; pendant huit heures d’affilée, on ne voit que Candie, et enfin, enfin, au bout de quatre journées de mer, dans un crépuscule rosé, vous apercevez une file de maisons blanches et basses, sur un fond de sable jaune : c’est Alexandrie d’Égypte, c’est la terre de Cléopâtre, que vous touchez presque. Plus tard, car le voyage en mer vous a doucement enlevé toute volonté et votre imagination passive subit seulement les impressions immédiates, plus tard, vous vous souviendrez toujours de cette première vision, de ces maisonnettes blanches sur du sable d’or, tandis que le soleil pourpré se lève à l’horizon et qu’un souffle chaud vous donne le salut de l’Orient.

II

Le Nil.

L’âme de l’Égypte est le Nil. La mercantile Alexandrie, étendue sur le bord de la mer, avec ses rues moitié modernes et moitié anciennes, un peu européennes et un peu orientales, parcourues par la foule la plus diverse, peut vous donner l’impression d’une vie nouvelle et curieuse ; mais, vous n’arrivez pas à fixer, dans ces mille particularités, le véritable caractère égyptien. Vous comprenez que le secret de cette existence n’est pas dans cette cohue d’Arabes, de Grecs, d’Italiens, de Français ; qu’il n’est pas dans ces cris gutturaux où domine la voix des marchands ambulants ; qu’il n’est pas dans ces boutiques de cigarettes ; qu’il n’est pas dans ces magasins de toutes les nations : il est ailleurs… Dans la nuit, avez-vous jamais traversé, en hésitant, un grand salon obscur ? L’ombre est profonde et vos yeux ne distinguent rien ; mais si, dans un coin de la pièce, il y a quelqu’un, vous vous arrêtez, le cœur battant, parce que vous sentez sa présence ; et vous vous dirigez vers cet être inconnu, seulement conduit par votre intuition personnelle.

Ainsi, irrésistiblement, par un mystérieux pouvoir, sans que personne vous le dise, à l’heure crépusculaire, vous prenez une voiture et vous sortez dans la campagne d’Alexandrie. Si vous ne trouvez rien d’abord, vous allez plus loin ; et tout d’un coup, dans le sable clair, quelque chose d’un azur pâle, finement décoloré, vous fait tressaillir : c’est le Nil. Impossible de vaincre votre émotion — émotion qui se transforme à mesure que vous contemplez le grand fleuve de plus près et que vous suivez ses rives doucement : vous voudriez le comprendre et l’aimer, pris d’un grand attendrissement sentimental. Tous les fleuves possèdent une poésie presque indicible, mais aucune n’égale celle du Nil. Elle ne vient pas de sa grandeur, car il n’est pas large à Alexandrie ; elle ne vient pas de l’impétuosité de ses eaux, car à de nombreux endroits il est immobile comme un lac ; elle ne vient pas de sa profondeur, car il a quelquefois une telle limpidité que les palmiers élancés, les caroubiers tordus et les cabanes de ses bords se reflètent nettement sur son clair miroir. Mais si, au Caire dans le faubourg de Boulacq, il vous apparaît vaste et solennel comme la mer, avec ses dernières lignes perdues dans les brumes du lointain, vous ne sentez pas sa force et sa puissance ; tandis qu’ici sous la villa Antoniadès, dans la campagne qui va d’Alexandrie à Ramleh, la demeure estivale du vice-roi, le Nil a une grâce mélancolique, serré entre ses rives étroites, semées de petites fleurs jaunes. Si, au Caire, il s’agite en tourbillons vertigineux, qui viennent se briser contre les arches du grand pont de Ghiseh, vous inspirant la terreur sacrée d’une divinité terrible et cependant miséricordieuse, ici, au contraire, il vous donne une impression de grande sérénité, de paix amoureuse. Le Nil renferme en lui tous les paysages fluviaux et toutes leurs expressions : les yeux enchantés ne se lassent jamais de le contempler et emportent son image au fond de leurs prunelles. Nous sommes en mai seulement, c’est l’été en Égypte et les dahabiehs, ces longs bateaux gris perle semblables à des demeures flottantes, ont leurs voiles repliées et sont amarrés à la rive, car aucun voyageur ne remonte plus le grand fleuve pour son agrément, allant vers la haute Égypte dans cette lente navigation qui est une joie pour l’imagination. Seules, quelques barques de pêcheurs ou de trafiquants filent à la voile, aux heures où la brise fraîchit : et vous les suivez de l’œil, enviant ceux qui vont ainsi, sur ces eaux d’un azur pâli, d’une couleur si noble et si fine, vers des rives plus larges, où se dressent les ruines des anciens temples égyptiens. Sur le bord, souvent, un groupe de fellahines, les femmes arabes du peuple, enveloppées dans leur grand manteau noir, le visage couvert du voile noir, qui est arrêté entre les sourcils par l’agrafe de métal ; elles remplissent leurs amphores de l’eau du Nil, les soulevant sur les épaules d’un mouvement gracieux ; quelques-unes de ces fellahines ont les jambes dans l’eau, et se penchent en avant, comme attirés par le fleuve sacré. La vieille légende du Nil ne parle pas seulement de sa fécondité bienfaisante, mais de la fraîcheur admirable de ses eaux, leur attribuant une vertu spéciale et bizarre. A chaque tournant du chemin qui suit le Nil, le spectacle change : tantôt c’est une petite mosquée, avec trois ou quatre Arabes étendus par terre ; tantôt c’est une maison toute blanche, aux jalousies baissées, derrière lesquelles regardent des femmes ; tantôt c’est un groupe de palmiers, en grosses houppes ébouriffées ; tantôt ce sont les haies de roses d’une villa ou le berceau d’un café de campagne ; tantôt c’est la grande solitude, coupée par la silhouette d’un chameau ondulant sous sa charge, conduit par un minuscule Arabe en chemise bleue ou blanche. Et, que ce soit une cabane de bois couverte de chaume, que ce soit une plaine aride et désolée, que ce soit un misérable village détruit par un incendie, tout prend, sur le bord du Nil, un caractère de poésie mystique, une séduction étrange, irrésistible. C’est le fleuve qui donne son âme aux choses mortes, les fait revivre, les arrange, les marque d’une inoubliable empreinte.


Et la nuit, sous le froid rayon de l’arc lunaire, le Nil vous offre le plus mystérieux et le plus suggestif des tableaux. Aucun souffle de vent n’agite la cime des arbres ; aucun pas humain n’effleure la terre ; aucune voix ne trouble le lourd silence. Le paysage est plein de secrets. Les eaux vont on ne sait où et on ignore d’où elles viennent : elles passent, calmes, solennelles, éternelles. La lumière argentée leur donne une teinte plus claire, dans les grandes ombres de la campagne. Si vous tendez l’oreille, peut-être entendrez-vous leur frémissement, le long de la rive. Un parfum vivace monte de jardins inconnus, de haies cachées. Sur le bord, quelques arbres plus hauts plient leurs branches. Pas une lumière dans les maisons, et bientôt après, plus de maisons : le grand Nil s’allonge dans la vaste plaine, au milieu des voiles bruns de la nuit, que le petit arc métallique de la lune n’arrive pas à déchirer. Seul, le Nil veille ; seul, il vit ; seul, il a une âme, et vous-même n’existez plus que pour lui : et vraiment quelque chose de divin vous arrache à votre misère et vous plonge dans un songe sacré — le même rêve, peut-être, qui ouvre les grands yeux des anciens dieux égyptiens ; le même rêve qui rend pensifs les yeux du Sphinx de granit ; le même rêve que le vôtre, ô Cléopâtre…

III