Dans le parloir du couvent, les moines français, courtois, taciturnes, l’air un peu fier dans leurs vêtements blancs, échangent contre une petite aumône des médailles, des rosaires et des prières imprimées. Seule l’Eau des Carmes coûte trois francs la grande bouteille, et un franc cinquante la petite. Ce commerce fait vivre les religieux, sert à l’entretien de ce magnifique couvent et de ce beau jardin. L’eau de mélisse est, du reste, excellente contre les syncopes. Au moment où j’entre dans la salle, deux pèlerins russes portant les larges culottes et la tunique des moujiks s’y trouvent déjà. Pauvres gens ! Leurs longs cheveux blonds et leurs bottes sont couverts de poussière. Ils ont certainement mis au moins une semaine pour venir, par petites journées, de Jérusalem à pied. Tous deux semblent malades et fatigués. Immobiles et muets, ils contemplent dans une vitrine les bouteilles contenant le fameux remède. Un carme, patient et muet comme eux, attend qu’ils expriment un désir. Ils possèdent déjà des scapulaires, des rosaires, des médailles ; mais ils voudraient maintenant l’Eau des Carmes, et, ne parlant que le russe, ils n’arrivent pas à se faire comprendre. Pourtant leur envie est si intense qu’on la devine dans leurs yeux. Certes, ils s’imaginent que cette eau est miraculeuse et qu’elle peut faire des prodiges. Ils regardent anxieusement le moine et, à force de petits gestes lents et tristes, ils demandent le prix : par signe aussi le frère leur répond. Alors une profonde douleur se répand sur le visage des deux Russes. Ils la veulent, cette liqueur bienfaisante, qu’ils croient un baume donné par la Vierge elle-même ; seulement, ils n’ont que très peu d’argent. Ils se consultent longuement des yeux, prononcent quelques mots brefs. Le moine attend toujours, l’air distrait. Quant à moi, je suis réellement émue pour la première fois depuis mon arrivée.
Enfin, un des deux paysans tire de sa poche un vieux portefeuille déchiré et l’examine avec soin. Je m’approche indiscrètement, pieusement… Hélas ! il n’a que quelques pièces turques d’une valeur de trois francs, le malheureux pèlerin… mais sa foi est si vive qu’il retire un franc cinquante et paye. L’émotion me paralyse bêtement et je n’ose lui offrir cette bouteille, comme je l’aurais voulu. Le voilà donc possesseur de ce qu’il désirait si ardemment. Il est tout joyeux. Demain, peut-être, il n’aura pas un morceau de pain et se couchera épuisé le long d’une haie, sur la route de Nazareth. L’Eau des Carmes n’est qu’une eau de mélisse très bien faite et bonne pour les crises de nerfs. Cependant le Russe la considère comme une essence miraculeuse, et certainement la Vierge du Carmel la transformera en énergie, en patience, afin qu’il puisse terminer son pèlerinage sans mourir de faim ou de soif. Il ne périra pas. Elle le sauvera de la mort. O sainte Madone, vous qui savez tout, vous protégerez votre serviteur !
V
Vers Nazareth.
Je dormais encore, et je rêvais d’un certain petit visage au nez retroussé, aux grands yeux doux, lorsqu’un pas lourd fit gémir l’escalier de bois de l’auberge du Mont-Carmel, où j’avais passé la nuit et s’arrêta devant la porte de ma chambre. Une voix à l’accent bien allemand m’appela :
— Madame, il est cinq heures.
Il était en effet cinq heures précises à l’excellente montre que j’avais emportée en Palestine et qui avait résisté à toutes les températures, à tous les chocs : Georges Suss, le voiturier allemand, venait me prévenir qu’on partait pour Nazareth. Habituée à l’imperturbable apathie, à la fière inexactitude orientales, j’avais bien recommandé de me réveiller à l’heure fixée. Il y a six heures de voiture de Caïffa à Nazareth, et même, en arrivant à onze heures, il était impossible d’éviter la chaleur. A plus forte raison, si j’étais en retard ! Cependant, à ce moment, la ponctualité du bon Prussien me déplut. La veille, au lieu de me coucher à neuf heures et demie, comme d’habitude, j’étais restée jusqu’à minuit sur la terrasse de bois du petit hôtel pour admirer les feux électriques de l’escadre anglaise, qui éclairaient la baie de Saint-Jean-d’Acre. Aussi, il me manquait trois heures de sommeil et j’étais mal disposée : le tendre rêve s’était évanoui, emportant avec lui une image chère ; il faisait froid et le soleil se levait à peine derrière le mont Carmel. Mais Georges Suss, tranquillement, recommença ses appels.
— Madame, il est cinq heures et demie.
J’ouvris la porte. Il prit sans rien dire les valises et les ombrelles et alla les placer sous les banquettes de la voiture. Tout en buvant une tasse de thé, je m’arrêtai sur le seuil de la porte et je regardai Georges Suss. Il était maigre, grand, sec, la barbe brune et son casque de liège s’enfonçait presque jusqu’aux yeux. Propriétaire de trois voitures, il choisissait la meilleure et la conduisait lui-même, quand il s’agissait d’un prélat, d’une dame ou d’un riche Anglais. Mais son plus bel équipage n’était qu’un char à bancs à quatre roues très élevées, couvert de toile, avec quatre banquettes à l’intérieur : c’était si haut qu’il fallait monter sur une chaise pour arriver au marchepied. Plus tard, le brave Allemand m’expliqua en mauvais italien que cette construction était indispensable dans un pays où l’on devait à chaque instant descendre dans des fossés et traverser des terrains marécageux. Donc, moyennant vingt francs et deux francs de pourboire, ce baroque véhicule à dix places m’appartenait tout entier jusqu’à Nazareth. J’avais été recommandée au grand Georges Suss par le père gardien des franciscains de Terre Sainte, et l’Allemand était pour moi non seulement un cocher, mais aussi un protecteur, une escorte, un guide. Il me regardait de temps en temps, avec des yeux calmes et fidèles : peut-être était-il curieux de savoir qui pouvait être cette dame ni allemande, ni anglaise, ni américaine, ni russe, cette italienne dont les compatriotes ne vont jamais en Terre Sainte.
La voiture s’ébranla au trot rapide des chevaux dans la grande rue de Caïffa. J’avais vaincu le sommeil et la fatigue. Devant la petite porte du couvent, je fis arrêter pour laisser monter le père Marcel de Noilhac, supérieur des franciscains de Nazareth, qui, après avoir passé un mois à Jérusalem, s’en retournait dans son monastère. C’était un singulier type de religieux : décharné, le visage un peu fatigué, avec une barbe châtaine peu fournie, il portait le grand chapeau de paille recouvert d’un mouchoir de soie, comme en portent tous les moines de Terre Sainte. Taciturne, les yeux mélancoliques et pleins d’une flamme mystique, il était français et ne connaissait pas un mot d’italien. Les joues un peu rouges trahissaient bien un commencement de phtisie, ce mal secret pour lequel beaucoup de franciscains viennent en Palestine, afin d’y trouver la guérison ou de mourir en paix près du saint Sépulcre. Dans la voix aussi, une trace un peu plus nette de fatigue ; mais c’était tout. Plus loin, un Turc qui se rendait à Nazareth me demanda de lui donner une place. Il monta, et certainement rien n’était plus étrange que ce haut véhicule conduit par un Prussien, portant un moine français venu des environs de Cognac, une voyageuse italienne et un Turc de Caïffa, et tout cela, dans la vaste plaine d’Esdrelon, par un beau matin frais, roulant vers le pays où Jésus passa son heureuse enfance. La route était longue, mais si fleurie, avec une fraîche brise qui courbait les hautes herbes, tandis que les cahots du char à bancs écrasaient les marguerites et les coquelicots du chemin : le père Marcel de Noilhac disait son chapelet et lisait son bréviaire avec une modestie toute féminine, avec une paix sereine, et Suss le regardait affectueusement, car le voiturier de Caïffa adorait les franciscains de Nazareth, grâce auxquels il vivait, travaillait, prospérait. Cependant Suss était luthérien : mais qu’importe ? Il croyait au Christ comme le moine penché sur le livre jauni et ne demandait pas autre chose, semblant ponctuer avec le claquement de son fouet le mouvement des feuillets sacrés. Le Turc fumait continuellement des cigarettes et sommeillait ; à chaque secousse de la voiture, son fez lui tombait sur les yeux : il fumait même en dormant. Je regardais autour de moi, toute au plaisir de contempler ce vaste et clair paysage, ces cultures, ces champs verts et ces champs jaunis, traversés de temps en temps par une femme ou un enfant — ce paysage sonore à cause de la brise légère qui faisait battre les tentes de la voiture, et emportait la fumée de la cigarette du Turc et de la courte pipe de Georges Suss. Il avait demandé la permission de fumer, le brave Prussien, et elle lui avait été accordée. Le père Marcel levait les yeux de temps en temps, regardait autour de lui et annonçait quelques sites importants.