Deux heures au grand trot pour arriver aux Pyramides. Déjà, une heure avant d’arriver, vous les voyez monter à l’horizon, se dessiner en traits précis — car la finesse et la limpidité de l’air, en Orient, donnent aux myopes l’illusion d’une vue meilleure et plus forte — et montrer une blancheur pierreuse, teintée de jaune. On devrait logiquement supposer que ces sombres et immenses tombes des anciens rois d’Égypte sont un monument national sur la terre de Cléopâtre. Non. Les Pyramides appartiennent à une tribu de Bédouins. Qui les leur a données ? Qui les leur a laissées en héritage ? Sont-ils les descendants des Rhamsès, ces hommes aux yeux allongés et pensifs, à la bouche sinueuse et grave ? Sont-ils les fils de ces grands Chéops aux mains allongées sur les genoux, dont les visages sévères semblent cacher une flamme ardente sous le masque de granit ?… Ces Bédouins sont des tribus sauvages, vagabondes, voleuses, venues du désert. Et alors, comment possèdent-ils ces Pyramides ? Ils les ont prises : voilà tout ; d’autant plus que ces pierres superbes et tragiques n’ont offert aucune résistance. Ils se sont établis autour d’elles et ne les ont plus quittées. Qui peut les chasser de là ? Le gouvernement égyptien ne l’oserait pas. Le pouvoir des Bédouins s’étend assez loin, sur une étendue de plusieurs milles, où ils ont leurs maisons et leurs champs : des maisons très propres et des champs très bien cultivés. Sur le pas de leurs portes ou dans la campagne, les Bédouins lèvent leurs yeux malicieux sur les Pyramides, les examinent avec le légitime orgueil du propriétaire, qui ne verra jamais périr son bien, et le léguera, en mourant, à ses descendants.

Un Bédouin des Pyramides est, généralement, un homme très grand, très mince, avec le teint brun doré ; ses mains et ses pieds ont une élégance naturelle ; quant à la tête, elle résume toutes les images poétiques que le monde s’est faites de la beauté masculine, dans ce pays d’Orient : c’est-à-dire, le profil classique, des traits fins et énergiques, des dents éclatantes qui luisent dans une bouche toujours ouverte. Ils sont vêtus de blanc, avec un grand manteau noir et un turban blanc ; mais ces vêtements sont drapés avec une telle grâce, avec un sentiment artistique si inconscient et si savant que ce blanc et ce noir forment un tableau parfaitement harmonieux. Ils sont nu-pieds ou portent une paire de pantoufles, qu’ils ôtent quand ils veulent courir — ou plutôt voler. Car, personne n’égale l’agilité du Bédouin, personne n’est meilleur cavalier, personne n’est meilleur tireur que lui. Il chevauche le pied à peine appuyé sur l’étrier, qui est muni d’un éperon minuscule. Y a-t-il une selle sur son cheval ? On ne la voit pas — on voit seulement un grand sac, fait d’un vieux tapis rapiécé, qui pend de chaque côté, comme une double besace. Et, soit qu’il descende en toute hâte une côte escarpée, soit qu’il galope dans un tourbillon de poussière, svelte, élancé, impétueux, il a toujours l’air de s’envoler…


Il est hors de doute qu’il n’existe pas, dans tout l’univers, de voleurs plus habiles et plus ingénus que ces Bédouins. Je ne parle pas de ceux qui, dans les montagnes de Moab, près de la mer Morte, pillent, ravagent, dévastent, saccagent le pays et s’enfuient, marchant pendant quinze jours à étapes forcées, pour ne pas être pris : ceux-là sont des voleurs grossiers et imparfaits, que la malheureuse victime, indigène ou étrangère, ne réussit jamais à apercevoir, tant leurs rapines sont promptes. Je parle de ceux qui, civilisés, doux, sympathiques, possèdent les Pyramides. En arrivant dans le cercle étroit de leur domination, là où finit la campagne fleurie et où commence la ligne sablonneuse du désert, on voit, çà et là, des groupes d’hommes en manteaux blancs et noirs se former, se séparer, se reformer, toujours en des poses involontairement nobles. Ce sont les Bédouins qui veillent sur leur trésor. Quand vous descendez de la voiture, accompagné de votre drogman, et que vous avancez, marchant avec une certaine difficulté sur le sable, le chef de ces hommes s’approche, vous souhaitant la bienvenue en trois ou quatre langues — puisqu’ils en parlent cinq ou six, je crois — et il vous accompagne, continuant à vous entretenir d’une voix musicale, avec un sourire aimable. Peu à peu, se détachant de la première Pyramide, surgissant derrière un monticule de sable, d’autres Bédouins vous entourent, vous saluent, vous sourient, vous offrent tout ce qui est offrable. Celui-ci veut vous faire monter sur le chameau qu’il tient par la bride, afin que vous ne restiez pas les pieds sur le sable brûlant ; celui-là propose son petit âne ; cet autre veut vous accompagner dans les Pyramides, tandis qu’un quatrième veut vous accompagner sur les Pyramides. Car, il y a des voyageurs assez enragés pour se livrer à cet exercice. Devant leur insistance, le drogman les invective en arabe ; le chef feint aussi de se mettre en colère contre ses « sujets », et ces derniers ont l’air de se justifier verbeusement ; ils s’éloignent pour un moment, puis reparaissent brusquement, vous environnent, vous suivent, jusqu’aux pieds des Pyramides. Ils vendent de tout : vieilles monnaies, fragments d’albâtre, petites momies de terre, scarabées verts, sphinx minuscules, colliers pour préserver du mauvais œil, amulettes de cristal ; et ils tirent tous ces menus objets de grands portefeuilles en peau noire, cachés sous leur tunique blanche. Ces Bédouins sont si pétulants et si tenaces dans l’offre et la demande, ils sont si beaux de malice, ils sont si ingénus et si ardents dans leur avidité, que, petit à petit, vous leur donnez vos lire, vos shellings, vos sous, vos piastres turques, toute la monnaie cosmopolite qui emplit vos poches. L’Anglais le plus gourmé et le plus raide ne leur résiste pas, tant ils sont persuasifs, aimables et séduisants. Si vous vous impatientez, ils ont l’air de céder et de se taire ; si l’ombre d’un sourire se dessine sur vos lèvres, ils vous parlent en chœur dans toutes les langues, et ils sont si insinuants sans être serviles, si humbles sans paraître bas, que le voyageur abandonne son argent en compensation de ce spectacle, qu’il ne reverra peut-être jamais.

Le plus jeune d’entre eux, Mohammed, offrit de faire l’ascension et la descente de la plus haute Pyramide en dix minutes. Elle est élevée de quatre cents pieds anglais, taillée extérieurement en larges blocs de pierre qui forment des degrés — et Mohammed voulait trois shellings, prix modeste. Ils lui furent accordés. Il m’obligea à prendre ma montre à la main, pour compter les minutes. Puis, il jeta son manteau : d’un bond, je le vis sauter, tout blanc, sur la première pierre, et toujours plus petit, grimper là-haut, là-haut, devenir un chiffon blanc, un mouchoir blanc, un point blanc. Il atteignit le sommet en cinq minutes et demie ; immédiatement, il refit le chemin, descendant, sautant, bondissant, devenant grand, plus grand, jusqu’à ce que, triomphalement, il arrivât devant moi, haletant et essoufflé, c’est vrai, mais indiquant, d’un geste, la montre que je tenais à la main. Il avait mis trois minutes et demie pour descendre : en tout neuf minutes. Il voulut un autre shelling, pour cette minute de moins. Je le lui donnai, en demandant ironiquement s’il ne désirait pas autre chose. Il me répondit, avec une grande fierté, qu’il fallait applaudir Mohammed et que, lorsque je retournerais dans mon pays, je ne devrais pas oublier de dire : Bravo, Mohammed ! Et en parlant, il se drapait noblement dans son manteau noir. Des quatre shellings, Mohammed aura eu cinq sous ou une piastre turque. Ces délicieux et implacables voleurs forment une association coopérative rudimentaire, et ils versent fidèlement leur gain dans la main de leur chef, qui le distribue ensuite, équitablement. Ils ont leurs heures de garde aux pieds des Pyramides, où ils ont des besognes fixes : les plus jeunes montent au sommet ou aident à monter l’Européen qui a cette folie. Ils se mettent à trois, se faisant payer chacun deux shellings d’avance : l’Européen, au quatrième degré, est pris de vertige et veut redescendre, trop heureux de ne pas grimper jusqu’en haut et ses guides trop contents de n’avoir rien à faire. Enfin, quand ils vous ont soutiré, gracieusement, le plus d’argent possible, ils vous escortent aimablement, pendant un bout de chemin, vous souhaitant un bon voyage et une bonne santé dans toutes les langues, vous priant de revenir, saluant très bas, se touchant le front à la mode arabe, se drapant dans leurs burnous sombres. De loin, vous vous retournez pour les regarder encore, ne pouvant leur garder rancune de vous avoir volé si galamment : ils sont groupés en une masse noire et blanche, près des Pyramides, attendant d’autres voyageurs, d’autres victimes placides et résignées. Quant aux Pyramides, je crois avoir dit, plusieurs fois, qu’elles sont très hautes…

V

Syrie, Syrie !

Celui qui va en Palestine quitte le port d’Alexandrie sans tristesse ni regret, et tandis que le bateau s’incline lentement, le souvenir de l’Égypte disparaît brusquement de son esprit, comme les brefs couchers de soleil dans les ciels d’Orient. Les visions de ce pays ardent et voluptueux, où le spectacle de la vie a l’enchantement de la grandeur et de la beauté, dans toutes les formes extérieures — ces visions exquises et majestueuses, qui ont été l’ivresse des yeux et de l’imagination s’effacent promptement. Peut-être reviendront-elles plus tard, ces visions charmantes dont nous gardons une impression mystérieuse. Alors, notre âme comprendra qu’elle n’a pas su lire dans les yeux vides et profonds du Sphinx, et le désir de revoir la terre de Cléopâtre nous reprendra. Pas à présent, cependant… Durant quelques semaines, l’agitation des départs précipités, la nouveauté d’une existence mouvementée au milieu d’êtres inconnus, l’étourdissement causé par des sensations multiples, la séduction de choses étrangement plaisantes données en pâture à notre curiosité, nous font oublier le but véritable du voyage. Celui qui va d’un bateau à un hôtel, d’un train à une barque, d’un fleuve à un café, ballotté, heurté, secoué, cahoté, perdu au milieu de la foule, n’est, dans ces premiers jours, qu’un pauvre être inconscient, privé de volonté et de sentiments précis. Bientôt il se ressaisit, reprend possession de ses esprits avec une tranquille certitude. Le bateau qui l’emmène lui en ouvre la voie, et le mélancolique idéal du pèlerinage reconquiert son cœur distrait : la petite et si grande Terre Sainte, que nous connaissons ingénument par les lectures de notre enfance ; la région sacrée où le Seigneur s’est plu à parler aux hommes par la bouche de son divin Fils ; ce pays qui, de loin, brille comme un pur joyau devant les yeux enchantés de tous les chrétiens ; cette contrée reparaît irrésistiblement au voyageur qui va vers la Syrie…


Personne à bord de l’Apollo — un nom prédestiné — ne parle de la Palestine, qui est un vocable géographique assez peu commun ; mais le mot retentissant de Syrie revient à chaque instant dans les conversations des passagers. La Syrie ! cette appellation poétique de la côte de Palestine, n’est-elle pas celle des vieilles ballades d’il y a cinquante ans, que nos mères nous récitaient en se souvenant de leur jeunesse, et qui nous semblaient une musique délicieuse ? Je me rappelle d’un seul vers, assez modeste, d’une de ces légendes, aux rythmes simples :