— Non, madame. N’y allez pas, c’est très laid.

Enfin, la voiture s’arrête dans une grande allée ombragée de tamarins. Nous sommes à moitié chemin : il est huit heures ou huit heures et demie. Georges Suss saute à terre et accroche deux sacs d’avoine au cou des chevaux. Elles déjeunent, les pauvres bêtes, et nous aussi. Nous mettons en commun un peu de viande froide, de fromage, des petits abricots et des gâteaux anglais. Suss accepte un morceau de viande et du pain, et comme il doit conduire, il ne veut pas boire de vin. Déjà le soleil est très chaud, mais ces tamarins sont si touffus et la paix est si profonde dans cette Galilée fleurie ! Qui ne prendrait avec plaisir une heure de repos, ici, sous ces arbres, dans ce char à bancs, où le Turc dort profondément, la cigarette à la bouche ?

— Il y a beaucoup de Turcs ici, mon père ?

— Heureusement non ! répond, à voix basse, le maigre frère de Saint-François.

En route ! en route ! Le soleil brûle et l’heure passe : les chevaux se retournent mélancoliquement vers les sacs d’avoine qui disparaissent, et Suss leur parle allemand pour les consoler. La vaste campagne de la Galilée s’étend devant nous, comme si elle s’allongeait : on passe de collines en collines, de plaines en plaines, de ravins en ravins, on marche, avec de grands cahots : la seconde moitié du chemin est la plus mauvaise. Voici Naïm, où eut lieu le miracle du fils de la veuve ; voilà, au loin, la route de Samarie, que Jésus prenait, tous les ans, pour aller à Jérusalem, en passant par Naplouse.

— Nous arrivons aux monts de Gelboé, dit le moine.

Di Gelboe son questi i Monti ! Oh ! souvenirs de ma jeunesse ! C’est donc ici que se déroula le drame sanglant dont Saül fut le héros ? Le grand poète italien n’a donc pas imaginé tout cela ? Rien n’est plus étrange que de retrouver quelque chose de vrai, dans un récit dont nous nous sommes moqués et que nous avons considéré autrefois comme une œuvre de pure imagination ! Qui, d’entre nous, n’a pas appris : Bell’ alba è questa… pour en rire après ? Et cependant, c’était une aube comme celle-ci dans ce pays sacré, qui vit la mort du malheureux : c’est étrange ! Le père Marcel de Noilhac n’a pas lu Alfiéri et je me garde bien de lui en parler. Il fixe les yeux à l’horizon, et au fond de son cœur il y a un grand désir de revenir à Nazareth. Il est certain que Jérusalem est faite pour les franciscains qui combattent, mais non pour ceux qui prient ; elle est faite pour ceux qui luttent et non pour ceux qui aiment les muettes contemplations. Je parle de Nazareth : les yeux du religieux brillent. Si Dieu le veut, il y passera toute sa vie et il y mourra, le jour désigné. Nazareth !… Il en rêvait, quand il était enfant, au milieu des tonneaux d’alcool de son père, qui était un distillateur de Cognac : tout petit, il croyait à la poésie de ce nom.

— Alors, votre rêve s’est réalisé, mon père ?

— Oh ! oui, madame… Il ne valait pas la réalité, s’écria-t-il, l’air pleinement heureux.

Voilà donc un homme qui n’a jamais eu de désillusion ! Il déclare ardemment que la réalité valait plus que son rêve, ici, près des collines nazaréennes, dans ce pays qui écouta la divine parole. Inclinons-nous devant lui et rappelons-nous cette minute, cette rencontre, cette parole. Suss, tout joyeux, excite ses chevaux ; le temps fuit derrière nous, ainsi que le chemin ; la terre s’est éveillée.