Plus tard, Marie, son petit enfant serré contre elle, ne fait que fuir les dangers qui menacent cette tête si chère. Joseph et elle partent pour l’Égypte, marchant pendant des mois entiers, errant çà et là, dormant dans le tronc d’un vieil arbre, se nourrissant d’herbes et de fruits. Ce sont les années d’exil jusqu’à ce que, les persécutions finies, la Vierge revienne à Nazareth, retrouve sa maisonnette, reprenne sa vie obscure. Maintenant, quand elle va à la fontaine, meurtrissant ses petits pieds nus sur les pierres du chemin, elle tient un enfant par la main ; le matin, elle sort par la petite porte des champs et conduit Jésus à l’atelier du charpentier, pour que son père putatif lui enseigne à travailler le bois. A cette époque, l’amour maternel de Marie est profondément tendre, calme et joyeux. Elle serait donc tout à fait heureuse si, par moments, la vision de l’avenir ne traversait sa pensée. Bien souvent, alors, elle dut ressentir le frémissement du désespoir et de la mort, en pensant à la mission terrible et divine de son fils chéri. Cependant, à côté d’elle, souriant et pensif, bon et courageux, si beau avec ses grands yeux bleus et ses cheveux blonds, le Christ grandissait ; et elle veillait sur lui ; serrait dans les siennes sa petite main, le bénissait chaque soir, quand il fermait les yeux ; elle jouissait du bonheur ineffable d’être la mère d’un enfant divin ! Années sereines dont la joie était faite de vertus simples, de pieux désirs et de pieuses satisfactions ! Années disparues trop vite, hélas ! pour le cœur de la Vierge !

Rapidement, l’adolescent devient un jeune homme à l’œil plein de douceur et d’autorité, à la parole éloquente, à l’âme noble et forte ; déjà ses compatriotes s’étonnent des audaces de Jésus, et ils ne l’aiment pas, le prenant pour un rebelle, pour un révolutionnaire. Marie commence alors à trembler pour son bien-aimé. Joseph, très vieux, descend dans la tombe, sa mission accomplie. Marie, cédant au désir de son fils, qui ne veut plus habiter Nazareth, où il est méconnu, quitte le pays où elle a connu de trop brèves joies et se rend à Cana, chez ses parents. Alors commencent les pérégrinations du Christ en Galilée et ses premières prédications dans la campagne. La Vierge le suit quelquefois et s’épouvante en l’entendant parler ; elle se rassure aussi parfois devant l’adoration dont Il est entouré. Mais le Fils de l’Homme approche de la trentième année et la vie de la Madone devient une angoisse perpétuelle ; les beaux jours ont fui à jamais, elle commence son martyre — elle devient la Mère des Douleurs !


Le premier miracle se fait à Cana, grâce à son intercession. La mère et le fils assistent à des noces. Le vin vient à manquer. Le maître de la maison se désole. Timidement, Marie dit à son fils : Voyez, ils n’ont plus de vin. Jésus ne répond pas, ferme les yeux ; une lutte intérieure l’agite, comme s’il hésitait à manifester ses pouvoirs suprêmes : mais la douce mère le regarde, l’air suppliant, et il se décide : les jarres d’eau, qui étaient dehors, se changent en vin. L’essence spirituelle du Christ est révélée, et la Madone, pour la première fois, vénère son Divin Fils. Mais cette révélation est aussi le premier pas vers la Croix, et elle le suit, toute tremblante, l’âme en proie à une joie débordante et à une angoisse infinie. Dans le groupe des femmes altérées des saintes paroles du Christ, Marie se mêle à celles qui le servent, qui l’aiment, qui l’adorent. Les Maries ! L’histoire nous a conservé le nom de ces femmes heureuses qui purent entendre les paroles bénies, brûler d’un amour sublime, vivre, souffrir et mourir pour leur Seigneur. Le Christ se transporte à Tibériade et prêche à tout un peuple de pêcheurs, de femmes et d’enfants : Marie est toujours là. Elle loge à Bethsaïde, sur la rive gauche de la mer de Génésareth, dans la maison de l’apôtre Pierre. La modeste maison suffit à contenir la femme, les enfants et la belle-sœur du serviteur de Dieu. Maintenant Bethsaïde, maudite comme Capharnaüm et Chorozaïn, n’est plus qu’un monceau de ruines. Il ne reste que Magdala, le pays de l’autre Marie. Cependant la Vierge suivait toujours Jésus en tremblant. Le voyage à Jérusalem surtout présentait de grands dangers, car les habitants étaient féroces et obstinés, mais la mère ne voulait pas mettre obstacle à l’expansion de l’âme divine de son Fils. Acte obscur d’une mère qui cache ses souffrances, qui voit la gloire et sent des épines dans son cœur, qui sourit aux hymnes de joie et prévoit la Passion, l’agonie et la mort. O longue et douloureuse vision d’un avenir fatal, tu as été le tourment de ce cœur maternel, et Marie a subi, avant son Fils, les tortures de la Croix !


Le dimanche des Rameaux, ce jour où Jésus éprouva les plus puissantes émotions de sa jeunesse et de sa vie, quand une foule l’acclamait comme le Fils de David, l’Élu du Seigneur, sous cette magnifique Porte Dorée, que les Hiérosolomitains ne voulurent plus jamais avoir, la Madone était cachée parmi le peuple. La nuit de la trahison et de l’arrestation, elle veillait dans la maison de l’apôtre Thomas, où elle s’était réfugiée, et ce fut l’apôtre Marc, échappé aux soldats de Pilate, qui vint l’avertir du malheur qui la frappait. Alors elle se mit à la recherche de son fils, avec les autres femmes fidèles, et toutes ensemble, pleurant sans se plaindre, passèrent la nuit du jeudi au vendredi, devant la maison du pontife Hannah, où Jésus avait été enfermé. Les saintes femmes savent seulement que le jeune et blond prophète est au pouvoir de ses ennemis ; mais elle, la mère, sait qu’il est perdu. Elle pleure et se tait. Lorsque la Passion commence et que Jésus est condamné dans le prétoire de Pilate, lorsqu’il sort portant la croix et fait les premiers pas vers le Calvaire, Marie va à sa rencontre. Le Christ lève les yeux, la voit et la salue : Salve, Mater ! Et elle ?… Elle se tait, pétrifiée. Une angoisse suprême serre son cœur, et, appuyée sur ses saintes compagnes, pieds nus, les cheveux défaits sur le manteau bleu, le visage décomposé, elle marche derrière son fils, avec la raideur du désespoir. Elle ne se plaint pas, elle ne gémit pas ; mais, en vérité, il n’y a pas au monde une douleur pareille à la sienne. O mères, qui adorez vos enfants et qui avez eu la terreur de la mort, près du lit d’un fils chéri, qu’en dites-vous ?… Elle avance à grand’peine, mais elle va quand même, liée par les entrailles et le cœur à ce Martyr tombé sous la croix, poussée par l’instinct sublime de la mère joint à l’adoration de la femme pour son Dieu.

Qui a jamais peint le visage de la Vierge, tandis qu’elle suivait Jésus, du Prétoire au Golgotha ? Qui a jamais essayé d’interpréter cette douleur sans borne ? Personne… L’art s’est inspiré, sous toutes les formes, de la chasteté, de la pureté, de la sérénité, de la tendresse de Marie, mais nul n’a créé la figure terrible de la Mère, décomposée par une souffrance surhumaine. Cette tragédie maternelle a effrayé la main des artistes, et seule notre imagination peut se représenter ce spectacle d’horreur et de pitié. La Madone arrive enfin au Calvaire : elle ne peut approcher, on l’empêche d’embrasser la Croix ; alors toute la vie de Marie se concentre dans ses yeux. Elle regarde mourir Jésus. Une mère ! L’histoire ne dit rien de ses larmes et de ses sanglots. Les pleurs se sèchent et la voix s’éteint dans sa gorge ; elle contemple toujours le supplice, l’agonie de son Fils… Jamais un regard n’eut une pareille intensité ; jamais la terre ne supporta une semblable douleur, dans un corps aussi frêle. Ici, à cette place, tous ceux qui ont souffert devraient venir baiser la terre en se disant que rien n’est comparable à l’angoisse qu’éprouva Marie en voyant mourir son Fils… Celui-ci pousse le cri suprême, le ciel s’obscurcit, la terre tremble, le voile du temple se déchire, et Marie, sans tressaillir, contemple et attend ce cadavre. La nuit tombe, le pieux Joseph d’Arimathie et quelques fidèles disciples descendent le corps. C’est alors seulement que les bras maternels s’ouvrent et serrent cette dépouille sacrée ; le visage de la Mère touche celui du Fils dans un dernier baiser.


Marthe, Marie de Cléophas, Marie-Madeleine, quelques disciples, quittent Jérusalem, craignant les persécutions : une barque de pêcheurs les porte de Jaffa sur les côtes de Provence. La Madone reste à Jérusalem : elle a une tombe chérie à garder, à visiter tous les jours. Son Fils est monté au ciel, la foi chrétienne commence à se répandre, mais elle ne veut pas abandonner l’endroit où Jésus a souffert, où Il est mort. Adieu donc, doux pays de Galilée ! Tes sentiers ne seront plus parcourus par le pied léger de la Vierge ; elle ne portera plus son amphore à la fontaine ; elle ne reverra plus la petite maison de Nazareth, caressée par les parfums des vergers voisins ; elle ne reverra plus ses amis et ses parents. Elle reste où la tragédie du Christ eut son cruel dénouement, elle ne veut pas oublier, elle vit dans la tristesse et la prière. Quelquefois, la belle fontaine de Siloé, hors Jérusalem, voit cette femme se pencher, pensive, sur ses eaux fuyantes ; mais c’est un visage consumé par les ans et la douleur, c’est une frêle matrone sur qui la vie a imprimé sa trace ; ce n’est plus la brune jeune fille qui reçut la visite de l’ange Gabriel. Elle vit toujours chez l’apôtre Thomas, qui l’entoure d’une piété filiale, en souvenir du Christ. Puis, un jour, sur le mont des Oliviers, Gabriel lui apparaît encore une fois : il a une palme à la main ; il lui dit que sa vie est finie et que Jésus daigne l’appeler dans sa gloire. Elle est vieille, elle est lasse, elle désire le ciel et la mort ; le divin ambassadeur la trouve prête comme autrefois, dans la maisonnette de Nazareth, comme aujourd’hui à Jérusalem. Elle monte enfin vers son Fils, laissant tomber sa blanche ceinture, pour que Thomas la conserve, comme souvenir. Son humble et grande histoire est finie sur la terre.

VII