Elle était fort misérable, vers 1834, la vie de Venise que moi-même j’ai connue bien pauvre, il y a vingt années, et que les badauds de tous rangs sont en train de faire confortable (et allemande), mais inhabitable, car ils en chassent la solitude. «Me trouvant mal à l’auberge, a dit Musset, je cherchais vainement un logement. Je ne rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si, quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais du Grand Canal, j’en voyais un où, au troisième étage, tremblait une faible lueur; c’était la lampe d’un portier qui ne répondait qu’en secouant la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. J’avais essayé de louer le premier étage de l’un des palais Mocenigo, les seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron[3]; le loyer n’en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le soleil n’y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin de modeste apparence qui appartenait à une française nommée, je crois, Adèle; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle et meublé de vieux canapés. C’était pourtant le plus propre que j’eusse vu, et je l’arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après, et je ne pus venir l’habiter.»
Favorable maladie qui sort l’enfant Musset de toute cette médiocrité. Nous ne remercierons jamais assez quelques bulles de gaz malsain qui vinrent crever à la surface de l’eau autour de la gondole de Musset. La malaria de Venise met nécessairement dans l’organisme une certaine excitation qui le force à produire des images exaltées. En février et mars 1834, elle alla chercher, dans le fond de ce jeune homme un peu sec, des puissances qu’il ignorait. Nul doute qu’elle n’y ait aggravé la tare physiologique, je veux dire ce trouble nerveux, cette puissance de voir son double, auxquels nous devons les grandes incantations d’un poète, qui, en dehors de ces délires, est à peu près négligeable.
Les analystes ou, pour parler net, les aliénistes connaissent parfaitement une sorte d’hallucination qui est la vision de sa propre image. On trouve des traces nombreuses de ce phénomène dans la haute littérature. Nulle part on ne le rencontre plus précis, plus authentique que chez Musset. La sublime Nuit de décembre: «Sur ma route est venu s’asseoir—un malheureux vêtu de noir—qui me ressemblait comme un frère...» n’est pas une froide invention. Tout me crie qu’elle est faite de choses vues. Au cours de sa brève carrière, le génie de ce poète ne se témoigna jamais mieux que lorsqu’il subissait des reprises de la malaria vénitienne. Dans ces états fiévreux, les vieilles images de sa catastrophe d’amour, contemporaines de sa première infection, émergeaient nécessairement sur sa conscience. Le paludisme de Venise a collaboré activement à toute cette série d’excitations et de dépressions que nous admirons dans la prose et dans les vers de ce charmant énergumène.
Le soir, avant de s’endormir, quand il entr’ouvre ses fenêtres sur le golfe de Saint-Marc, le voyageur descendu à l’hôtel Danieli doit se dire avec reconnaissance, avec effroi aussi, en un mot avec piété: «Voici donc le décor où cet enfant subit les malaxations du climat vénitien.» Mais vingt fois nous traverserons le quartier de San Fantin et nous ne chercherons pas dans une arrière-cour fort humble, dans la corte Minelli, la casa Mesani où George Sand, auprès de son beau taureau Pagello, écrivait diligemment ses Lettres d’un voyageur. N’allons point déranger cette dame!... On sourit et l’on passe.
La justesse d’esprit est une si belle chose que nous l’exigeons des grands écrivains et ne leur pardonnons point de la gâter chez le lecteur. Nous réprouvons dans George Sand un symbole glorifié du désordre. Elle parut telle à Venise, mais, par la suite, nous pouvons saluer la fécondité, la puissance, la maîtrise de la châtelaine de Nohant. Tout ce qu’il y a de mauvais et d’irritant chez George Sand, c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée. Tout ce qu’elle a de santé, c’est le régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé son terrain, sa pente et son cours, elle faisait une force de destruction. Cette protestante qui avait des sens se querellait elle-même et nous obligeait à prendre parti dans son éloquente anarchie intérieure. Enfin, avec beaucoup d’énergie et une rare sûreté d’instinct, elle sut se conquérir un milieu, une tradition. A la prendre au total, ses années d’expérience, loin de nous scandaliser, peuvent nous édifier. J’admire dans la romancière apaisée du Berry une racinée qui, des déracinements même dont elle pâtit, sut faire sortir une démonstration très forte que l’acceptation d’une discipline est moins dure, au demeurant, que l’entière liberté.
Léopold Robert.
A vingt-cinq kilomètres de Venise, la vieille petite ville de Chioggia baigne et s’allonge dans la lagune. Nulle architecture, mais toutes les barques, toutes les variétés d’engins pour la pêche, et vingt mille habitants qui vivent de la silencieuse Adriatique. C’est le bon endroit pour évoquer Léopold Robert qui, pendant ses trois dernières années, de 1832 à 1835, étudia sur cette plage son fameux tableau Le départ des pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique. Il y maria tout naturellement la misère des Chiojotes avec ses dispositions intérieures.
«Il y a une pensée qui me plaît dans ce Départ, écrivait-il; il annonce la fin de tout.» Après les Moissonneurs, chant de confiance dans la vie, les Pêcheurs, c’est le testament qu’un suicidé laisse sur sa table. Son tableau terminé, Léopold Robert se tua dans le palazzo Pizani, à San Paolo, dont il occupait un étage. Année 1835.
Si j’aime ce peintre malheureux et sec, c’est qu’il eut dans les herbages du Jura, au milieu des pâtres et des vaches, l’enfance virgilienne de Claude Gellée qui, sur ma Moselle, s’imprégnait de sentiments simples. L’Italie ne détruisit point l’âme extensible de mon compatriote; comme un beau fruit se nourrit de soleil, harmonieusement il s’augmenta de beauté. La sécheresse lorraine (de Callot, de Grandville) n’est point irrémédiable, elle devient aisément force et souplesse, toscane et romaine. Mais le Suisse Robert écrivait de Venise: «Je me sens malade du mal de ceux qui désirent trop.»
Suis-je le seul aujourd’hui, dans les salles du Louvre, à chercher l’Arrivée des Moissonneurs dans les marais Pontins et le Retour du pèlerinage à la Madone de l’Arc? Il ne faut point souhaiter que nos experts révisent cette gloire pré-romantique. Mais si l’on veut connaître les raisons qui la justifiaient, on les démêlera aisément dans l’apologie que Musset fit des Pêcheurs en 1836: Robert a montré «dans six personnages tout un peuple et tout un pays»; avec puissance, sagesse, patience (c’est ce que nous appelons sa sécheresse, sa difficulté), il s’est révélé capable de «renouveler les arts et de ramener la vérité»; il ne retraçait «de la nature que ce qui est beau, noble, immortel»; il peignait «le peuple»; il cherchait «la route de l’avenir là où elle est, dans l’humanité». Les heureux artistes qui, par la suite et en se divisant la tâche, trouvèrent ce que cherchait Léopold Robert, ne nous laissent plus sentir dans son œuvre que des tâtonnements, des efforts, et que le théâtral d’où il voulait s’évader. Toutefois à Chioggia, son chef-d’œuvre, aujourd’hui rebuté, revit, reprend un sens et, comment dirais-je?... un parfum. C’est l’anneau que nul n’essuie à la montre de l’antiquaire, mais que tous voudront baiser s’il retrouve la jolie main qu’un amoureux jadis bagua. Je rapporte à la sirène des lagunes cette relique tachée de sang.