Léopold Robert fut un jeune homme timide, hanté de mélancolie héréditaire (un frère suicidé), sujet à des découragements et que ce fiévreux climat devait à la fois attirer et détruire. En février 1832, quand il vint travailler à Venise, il souffrait d’un accident de jeunesse: une jeune femme, de qui le nom fait un excitant pour l’imagination, l’avait accueilli à Rome avec une douceur, une simplicité très puissantes sur un jeune Suisse. Cette princesse, Charlotte Bonaparte, fille de Joseph Bonaparte et belle-sœur de celui qui devint Napoléon III, se trouva subitement veuve en 1831, à l’âge de vingt-neuf ans; elle se retira chez sa mère à Florence où le jeune Léopold Robert continua ses assiduités. Il la plaignait; on s’accorde à dire qu’elle n’était pas belle; il l’aimait. Un mariage si disproportionné semblait impossible. L’honnête jeune homme, peu fait pour dompter une Napoléonide, s’enfuit à Venise. Depuis longtemps il projetait d’y peindre un brillant carnaval.

C’est quand Venise met son masque de satin noir qu’elle multiplie ses puissances de tristesse. D’ailleurs, les parties fastueuses de la ville des Doges ne pouvaient plaire à ce plébéien sentimental. On le vit errer dans les régions les plus misérables, à Pellestrina, à Chioggia. «Il faut que je te dise, écrivait-il à un ami, ce qui m’est arrivé à Chioggia; j’ai eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer. J’étais dans une mauvaise petite auberge, fatigué d’avoir couru toute la journée et de n’avoir pas dormi la nuit précédente, enfin je voyais tout en noir; je prends mon petit carton à lettres pour en commencer une; impossible de mettre deux mots, je ne pensais qu’à la mort. Je voyais sous mes yeux les débris d’une jetée battue par les vagues; enfin j’avais la fièvre, car je souffrais assez. Puis, au moment où je me sentais arrivé au dernier point, une sainte colère me prend contre moi de ma faiblesse; je jette tout par terre avec rage, je commence à me dire les injures les plus mortifiantes; mon amour-propre s’en est choqué et mon énergie est revenue. Je me suis dit: nous verrons si je suis une poule mouillée. Je tapais des poings sur la table pour exciter ma force morale par ma force physique; et dès ce moment je suis tout remis et je ris de mon aventure.»

Ho, ho! qu’il a tort de rire! Ces excitations et ces dépressions ne me disent rien qui vaille. La terre étroite de cette extrême lagune, un ciel d’hiver, des eaux mélancoliques, des types graves et nobles se marièrent à ses sentiments. Il décida de peindre le Départ des pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique. «Je n’aurais point fait mon tableau si mon cœur n’eût été plein d’affections. Elles donnent à mon énergie du ressort. Elles sont pour moi, dans la vie, les degrés qui me font monter...» Les degrés qui le font monter! Je pense à ces pontons qu’il y a dans les bains et que l’on gravit pour se jeter à l’eau.

Léopold Robert demandait-il à son travail ce que Le Tasse espéra du VIIIe chant de la Jérusalem? Prétendait-il par la gloire se hausser jusqu’à son idole? La divinité des lagunes l’entraînait. La Sirène ne fut jamais que cette fièvre délicieuse qui nous chante et nous convainc de ne plus vouloir vivre. En vain nos compagnons nous supplient. Leur activité nous fait horreur. «C’est drôle comme Venise m’a rendu, disait Léopold Robert: je ne souhaite que la tranquillité. Pouvoir m’occuper de ma peinture et rendre mes inspirations.» Comme il définit agréablement son mal! «Toute remplie qu’en soit mon âme, je trouve cet état moins pénible que le vide du cœur... La raison, le devoir, le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une tristesse violente de s’emparer de moi; c’est seulement une mélancolie qui ne peut nuire à mes travaux.» Sans doute, il a raison: un certain paludisme est très propre à la sensibilité artistique, mais si son infection réveille des germes héréditaires, c’est la destinée de notre race qu’il nous faut accomplir.

Pendant de longues semaines, Léopold Robert fut malade d’une fièvre cérébrale analogue à celle que, dans la même année et dans la même Venise, à quelque cent mètres, madame Sand et le docteur Pagello penchés sur le lit de Musset observaient avec l’involontaire mépris des gens solides pour les délirants. Toutefois le frère d’un suicidé fait un terrain plus dangereux qu’un simple épileptique.

En 1835, peu avant le dénouement qu’il n’avait pas encore décidé mais qui commençait à se développer en lui, Robert écrivit à son neveu des conseils où manque assurément le point de vue du déterminisme physiologique, mais qui sont admirables de clairvoyance. «J’ai cru remarquer chez toi, lui dit-il en substance, le goût de l’isolement, une pente à philosopher sur les choses et puis à mépriser la société; ne cède pas à ces dispositions pernicieuses.» On voudrait savoir ce qu’il advint de ce jeune averti. En mars 1835, Léopold Robert écrivit à ses sœurs: «Il me semble que je ferais bien d’entreprendre un voyage, et je ne sais ce qui me retient ici. Je suis comme un paralytique, moralement parlant: je ne suis plus capable de prendre par moi-même un parti; il faut donc écouter les autres. Dieu veuille que cette détermination soit avantageuse à tous! Le bonheur de vous revoir, mes bien-aimées, sera toujours senti par moi, mais l’idée que j’en ai maintenant est accompagnée d’un sentiment pénible. Je me figure que je ne puis plus donner de plaisir à ceux mêmes que j’aime le plus, à cause de la mélancolie profonde qui semble me suivre partout.» Le 29 mars 1835, il reçut des nouvelles de la princesse Charlotte qui venait d’accueillir, il n’en fallait pas douter, les tendres hommages d’un brillant Polonais. Il se fit chanter par deux musiciens allemands le Requiem de Mozart. Le lendemain, échappant à la surveillance de son frère, il s’enferma dans son atelier du palais Pizani et se coupa la gorge devant le Départ des Pêcheurs.

Ce printemps de 1835 est magnifique de sentimentalité romantique. C’est le suicide de Léopold Robert qui brûle avant de mourir les lettres de sa princesse; c’est la rupture de Vigny avec madame Dorval; c’est le conflit de Musset avec madame Sand. Et l’on remarque qu’à deux de ces fièvres le paludisme de Venise collabore activement.

Théophile Gautier.

Après un tel chuchotement d’intimités, c’est un délice d’écouter le noble son de violoncelle que met un pur artiste dans cette ville, et d’entendre sur le vieux thème du Carnaval de Venise la variation de Gautier:

A travers la folle risée