Orages, levez-vous, accourez. Je marche à toutes les lueurs qui s’enflamment sur l’horizon. Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle va nous jeter bas; mais elle s’éloigne, sitôt que nous sommes couverts de son écume. Venise laisse tomber sous la vase de sa lagune quelques fragments dessinés par Sammichele, Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. Les fièvres de Byron, de Musset, de Robert, de Wagner remontent à la surface des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a seulement dénudé les nerfs.

Pensées fiévreuses du soir, intolérables quand les exagère encore notre insomnie; pensées mornes du matin debout à notre chevet; images constantes de notre échec qu’une ville elle-même dégradée nous met constamment sous les yeux. Un esprit capable d’humilité céderait. Que de fois, dans Venise, n’ai-je pas médité comme un des plus autorisés testaments de la gloire la phrase qu’inscrit Lamartine au front de son œuvre complet: «Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y chercherais pas le bonheur, parce que je sais qu’il n’y est pas, mais j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil des moins malheureux.» Le vaincu de Saint-Point—noble cygne avec une âme d’ange et tel qu’aucun de nous ne peut prétendre à ses vertus—ne cesse pourtant d’avoir soif de la vie qu’après que ses puissances se sont épuisées dans toutes les ivresses. Nous qui manquons d’humilité de cœur, et qui ne voyons pas derrière notre épaule un chemin de gloire où consoler notre souvenir, comment pourrions-nous retenir un cri de révolte contre la nécessité qui ferme à nos rêves leurs routes?

Les églises délitées, les vastes palais ruineux, les îlots de plaisir où seules la misère et la fièvre se courtisent, les poètes romantiques qui scandent leurs imprécations font dans Venise un concert plus haut, mais non pas plus poignant que la musique monotone de chambre close qui berce un vaincu quand, sur les lagunes, il se gorge de solitude.

De plus en plus, si je suis seul, je ne sais plus me soustraire au roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines, un philtre d’insensibilité m’isole de la vie. Durci par l’indifférence, je me sens tout glacé de morne, cependant qu’au secret de mon âme tournoient dix souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. De la profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise écroulée? Je m’abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie, en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d’amer. Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous les brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, quelle musique, quelles combinaisons harmonieuses!

A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis que les vapeurs bleues montent des cassolettes, quatre femmes à la ceinture nue, la gorge, les reins et les jambes enveloppés de soies où tremblent des mouchetures d’or et d’argent, dansent durant les longues nuits brûlantes. Elles élèvent, jettent en arrière, laissent retomber languissament leurs bras; les corps frissonnent, les hanches ondulent, les petits pieds nus piétinent sourdement les planches, les têtes se renversent pâmées. Quelle nostalgie immobilise alors les chefs les plus actifs et les plus fiers? Les heures s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un tambourin, parfois une seule cithare, répètent indéfiniment la phrase mélancolique et grêle qui se dévide toujours pareille, et toujours demeure en suspens. Désir qui revient heurter sans trêve et qui ne trouvera pas à s’assouvir. Flot qui monte et descend l’escalier des palais de Venise sans laver leur affront, ni consommer leur ruine.

Ces quatre bayadères qui tournoient dans les parfums d’une chambre close par une nuit accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes qui me rassasient des rêves de la mort et dont je n’ai jamais satiété, sont-ce des fantômes, une chimère de mon cœur, une pure idée métaphysique? Je sais leurs noms. L’une murmure: «Tout désirer»; l’autre réplique: «Tout mépriser»; une troisième renverse la tête et, belle comme un pur sanglot, me dit: «Je fus offensée»; mais la dernière signifie: «Vieillir». Ces quatre idées aux mille facettes, ces danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux, et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m’y brûler, de les réfléchir?

Dans cette débauche, aurai-je un compagnon? Je ne me propose point ici de discipliner mes idées pour que ces belles danseuses fassent un raisonnement. Je me déchire sur leur beauté. Volupté, douleur? Je ne sais. Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne veux dire, je ne puis distinguer.

Qui pourrait être pleinement malheureux s’il trouve dans la souffrance une suite indéfinie de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord du navire le butin phosphorescent des grandes profondeurs.

J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de la rive, à m’abandonner au fort courant qui me violente pour me faire son jouet, m’engloutir à demi et m’entraîner en peu de semaines sur de longs espaces de vie. Après certaines de ces absences, je me retrouve vieilli de dix ans. De là mon grand âge. Dans ces courses immenses, et tandis que le fleuve de tristesse, gravissant ses berges et s’élargissant comme la mer, me faisait franchir les limites normales d’une destinée, j’étais baigné, recouvert, envahi, saturé par des ondes ténébreuses dont notre maigre langage ne peut rendre les puissantes répétitions. Toute cette tristesse se développait et me portait sans bruit sur des espaces immenses auxquels je servais de conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit des lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que m’importe cette ville périssable? Elle n’était qu’un quai de marbre où j’attachai quelques minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes les amarres; je me suis détaché du rivage et des cieux que je connaissais. Que vaut devant une telle heure l’agonie du plus beau soleil incendiant Venise! C’est ici vraiment que nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable.

La fièvre était dans Venise comme la cartouche de dynamite obscure dans la roche. Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta lagune. La plainte chante encore, mais la belle bouche est morte. L’Océan roule dans la nuit. Et ses vagues en déferlant orchestrent l’éternel motif de la mort par excès d’amour de la vie.