STANISLAS DE GUAITA
(1861-1898)
STANISLAS DE GUAITA
(1861-1898)
Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le vague d’une vie d’interne dans un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit, sur l’auteur de cette notice, la beauté lyrique, quand elle lui fut proposée par un de ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas de Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe; il m’apporta en cachette les Émaux et Camées, les Fleurs du Mal, Salammbô. Après tant d’années, je ne me suis pas soustrait au prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute une sensibilité que je ne me connaissais pas. Et comme les simples portent sur le marbre ou le bois dont est faite l’idole leur sentiment religieux, l’aspect de ces volumes, leur odeur, la pâte du papier et l’œil des caractères, tout cela m’est présent et demeure mêlé au bloc de mes jeunes impressions. Il n’est de vrai Baudelaire pour moi qu’un certain exemplaire disparu à couverture verte et saturé de musc. M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence exacte de ces poètes? Leur rythme et leur désolation me parlaient, me perdaient d’ardeur et de dégoût. Une belle messe de minuit bouleverse des fidèles, qui sont loin d’en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité de ces œuvres ajoutait, je me le rappelle, à leur plénitude. Je voyais qu’après cent lectures je ne les aurais pas épuisées; je les travaillais et je les écoutais sans qu’elles cessassent de m’être fécondes. Force des livres sur un organisme jeune, délicat et avide!
Dans une règle monotone, parmi des camaraderies qui fournissent peu et un enseignement qui éveille sans exciter[7], voilà des voix enfin qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations vagues et pénibles, bien connues dans les vies incomplètes. Et celui qui m’ouvre ces livres les interprète comme moi. Quel noble compagnon, éblouissant de loyauté et de dons imaginatifs! Nous le vîmes plus tard corpulent, un peu cérémonieux, avec un regard autoritaire; c’était alors le plus aimable des enfants, ivre de sympathie pour tous les êtres et pour la vie, d’une mobilité incroyable, de taille moyenne, avec un teint et des cheveux de blond, avec des mains remarquables de beauté. Dès 1878, je ne suis plus seul dans l’univers; mon ami et ses maîtres s’installent dans mon isolement qu’ils ennoblissent. Telle est l’origine du sentiment qui me liait à Stanislas de Guaita, lequel vient de mourir, âgé de trente-six ans. Nous nous sommes aimés et nous avons agi l’un sur l’autre dans l’âge où l’on fait ses premiers choix libres.
L’année suivante, un autre bonheur m’arriva: la liberté. J’étais malade de neuf années d’emprisonnement; on dut m’ouvrir les portes, et, tout en suivant les cours de philosophie au lycée, je vivais en chambre à la manière d’un étudiant. En été, la mère de mon ami (il avait déjà perdu son père), s’installait à Alteville, dans la plaine de l’étang de Lindre; il demeura seul: c’est ainsi que nous avons passé en pleine indépendance les mois de mai, juin, juillet, août 1880. Ce temps demeure le plus beau de ma vie.
La musique que faisait le monde, toute neuve pour des garçons de dix-sept ans, aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne l’écoutions guère. Même notre professeur, ce fameux Burdeau, nous déplaisait, parce qu’il entr’ouvrait sur la rue les fenêtres de notre classe: nous le trouvions intéressé! Je veux dire qu’il nous semblait attaché à trop de choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations civiques et des affaires de ce monde auxquelles il prétendait nous initier. Si je cherche à m’expliquer les images qu’ont laissées dans mes yeux mes condisciples, tels que je les vis au moment où, dans ses prêcheries, ce singulier professeur quittait l’ordre purement scolaire pour le champ de l’action, je crois comprendre que nous étions trois ou quatre dans un état en quelque sorte mystique, et disposés à lui trouver des manières électorales.
Ainsi nous avions atteint aux extrémités de la culture idéaliste, quand nous pensions être sur le seuil. Absolument étrangers aux controverses qui passionnaient l’opinion, nous les jugions faites pour nous amoindrir. En revanche, nous n’admettions pas qu’un romantique ou que le moindre parnassien nous demeurât fermé. Toute la journée, et je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes. Guaita, qui avait une santé magnifique et qui en abusait, m’ayant quitté fort avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se lever sur les collines qui entourent Nancy. Quand il avait réveillé la nature, il venait me tirer du sommeil en me lisant des vers de son invention ou quelque pièce fameuse qu’il venait de découvrir.
Combien de fois nous sommes-nous récité l’Invitation au Voyage, de Baudelaire! C’était le coup d’archet des tziganes, un flot de parfums qui nous bouleversait le cœur, non par des ressouvenirs, mais en chargeant l’avenir de promesses. «Mon enfant, ma sœur,—songe à la douceur—d’aller là-bas vivre ensemble!—Aimer à loisir,—aimer et mourir—au pays qui te ressemble...» Guaita s’arrêtait au tableau d’une vie d’ordre et de beauté: «Des meubles luisants,—polis par les ans,—décoreraient notre chambre;—les plus rares fleurs—mêlant leurs odeurs—aux vagues senteurs de l’ambre...» Mais le point névralgique de l’âme, le poète chez moi le touchait, quand il dit: «Vois sur ces canaux—dormir ces vaisseaux—dont l’humeur est vagabonde;—c’est pour assouvir ton moindre désir...» Mon moindre désir! j’entendais bien que la vie le comblerait.
En même temps que les chefs-d’œuvre, nous découvrions le tabac, le café et tout ce qui convient à la jeunesse. La température, cette année-là, fut particulièrement chaude, et, dans notre aigre climat de Lorraine, des fenêtres ouvertes sur un ciel étoilé que zébraient des éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être d’un vigoureux soleil qui accablait les gens d’âge, ce sont des sensations qui dorent ma dix-huitième année. Voilà le temps d’où je date ma naissance. Oui, cette magnificence de la nature, notre jeune liberté, ce monde de sensations soulevées autour de nous, la chambre de Guaita où deux cents poètes pressés sur une table ronde supportaient avec nos premières cigarettes des tasses de café, voilà un tableau bien simple; et pourtant rien de ce que j’ai aimé ensuite à travers le monde, dans les cathédrales, dans les mosquées, dans les musées, dans les jardins, ni dans les assemblées publiques, n’a pénétré aussi profondément mon être. Certainement Guaita avait, lui aussi, conservé de cette époque des images éternellement agissantes. Nos années de formation nous furent communes; c’est en ce sens que nous étions autorisés à qualifier notre amitié de fraternelle.
Mon ami était poète. Déjà du lycée il adressait des vers à une petite revue parisienne, et j’avais lu avec frémissement mon nom dans la dédicace d’un sonnet. Quand nous fûmes inscrits à la Faculté de Droit, je rêvai d’avoir du talent littéraire. J’employai le moyen recommandé aux élèves qui veulent devenir des latinistes élégants. Je possède encore les cahiers d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert, Montesquieu et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir de mots et de tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été inutile. Ma familiarité avec les poètes, non plus. Un des secrets du bon prosateur n’est-il pas de trouver le rythme convenable à l’expression d’une idée? Ces soucis de rhétorique détruisent, je sais bien, le goût de la vérité, et l’on perd de vue sa pensée si l’on se préoccupe trop de moduler et de nuancer. Mais comment eussions-nous touché le fond des choses, quand nous ne connaissions que les brouillards divins qui flottent sur les cimes? On nous disait beaucoup que nous suivions une mauvaise méthode, mais on nous le disait d’une mauvaise manière. Quand on attaque l’esprit religieux avec l’esprit plaisantin, on se fait mépriser par toute âme un peu délicate; les arguments vulgaires de ceux qui méprisaient notre direction poétique ne pouvaient nous toucher.