Guaita avait peu d’analogie avec Paris; il ne sut guère en prendre l’esprit. Nous y débarquâmes vers le même temps (novembre 1882, janvier 1883); je courus au canon; après quelques excursions de reconnaissance, il se cantonna dans sa bibliothèque et dans ses tentatives poétiques.
De naissance il possédait un magnifique sens religieux. On ne peut s’en faire une idée complète sur ses recueils de vers, parce qu’il trouva un éditeur avant de s’être trouvé lui-même. Pourtant Mater dolorosa[8], Pueri dum sumus, A la dédaignée, A Maurice Barrès, Hymne à Cybèle[9], d’autres pièces flottantes encore marquent une direction significative. Quelque chose à définir, le sentiment du divin prenait possession de Guaita. Peu à peu il perdit le goût de la création pour s’abîmer dans la recherche des lois. Nous avons vu de même un Sully-Prudhomme se stériliser ou s’égarer dans les régions de la pensée spéculative. Celui-ci, pourtant, ancien candidat à l’École Polytechnique, possédait une préparation spéciale et puis il inclinait au positivisme où répugnait nettement mon ami. Schiller parle d’une certaine tendance philosophique qui caractérise les natures sentimentales; il ajoute fort justement que ce n’est qu’avec le secours de la philosophie qu’on peut philosopher et que, privé de cette base, on tombe infailliblement dans le mysticisme.
Quand des hasards de lecture mirent Guaita en présence des vieux mythes qui déjà par leur pittoresque baroque devaient échauffer ses instincts imaginatifs de poète, il s’éprit de systèmes où étaient traduits les efforts de pures énergies spirituelles pour s’affranchir de la matière qui les emprisonne, pour s’élargir dans l’espace et le temps, pour se désincarner. Il donna son adhésion immédiate à une doctrine affirmant la liaison de tous les phénomènes qui nous semblent séparés. Le chimiste qui connaissait l’hypothèse moderne de l’unité de la matière, le rêveur qui avait toujours usé instinctivement des procédés de l’intuition et de l’analogie pour embrasser les ensembles, trouva dans l’antique sentier des mages les matériaux pour se dresser un abri à sa mesure et selon ses besoins. Guaita était prédestiné; la grâce lui vint, je me le rappelle, sur une lecture du Vice suprême. Il lut Eliphas Lévy et visita M. Saint-Yves d’Alveydre. Dès lors ce fut fini de la versification; il devint l’historien des sciences occultes. Et ces vieilles momies dont il déroulait les bandelettes lui donnèrent leur sagesse en échange de sa santé dont il les ranima.
Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix, que reste-t-il des cultes primitifs de l’Orphisme, des mystères antiques sur lesquels se greffèrent les doctrines néo-platoniciennes et les systèmes du moyen âge?... J’essayerai au moins de donner une impression des études que mon ami venait d’aborder et qui disciplinèrent sa vie.
La mosquée, aujourd’hui cathédrale de Cordoue, est une forêt de colonnes précieuses, marbres rares, jaspe, porphyre, brèche verte et violette. Jadis on en comptait quatorze cent dix-neuf; sept cent cinquante subsistent. Pour les accumuler, le calife Abderrhaman razzia d’immenses espaces. De Raya, de Constantinople, de Rome et sans doute des ruines de Carthage, elles furent apportées. Quelquefois leurs chapiteaux sont aussi barbares que ceux des temples primitifs de l’Arabie, et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des mosquées du Caire, de Damas et de Ceifa. Dans la demi-lumière de cette incomparable Djamy, l’imagination s’enivre à s’associer au voyage de ces belles indifférentes qui, vers l’an 786, après avoir soutenu et paré durant des siècles les palais asiatiques et africains, vinrent, ballottées par les flots, dans cette Cordoue où notre main les caresse, et qui, par un nouveau détour des destins, issues des temples d’Astarté et de Janus, ayant cessé de glorifier Allah, collaborent aujourd’hui au prestige catholique.
La beauté de ces courtisanes nous attire, et, prolongée si tard dans la vieillesse, elle nous trouble. Quand tous les dieux dont elles portèrent les toits seraient vaincus, elles verraient encore des fidèles—artistes, archéologues, tous ceux dont les cordes de l’imagination s’ébranlent sous les doigts de la mort—baiser leurs marbres polis par une suite immense d’actes de foi...
A chacun des Essais de Sciences maudites qu’il me faisait parvenir, mon ami me pressait d’adhérer à ses croyances; je ne pus jamais les prendre que pour de magnifiques invitations au voyage. Ces rêveries naquirent jadis dans les vallées de l’Euphrate et du Tigre, ou plus avant encore dans les siècles où notre regard se perd; après avoir nourri Pythagore et ses émules, après avoir fourni des notions à Platon et retrouvé pour disciples les critiques et les philosophes érudits d’Alexandrie, après avoir apporté une part dans l’œuvre de Spinoza, de Hegel, et par là, si l’on veut, imprégné la conception de l’univers dont vit notre siècle, elles luisent doucement—comme les porphyres et les jaspes de Cordoue—dans un canton délaissé de l’esprit moderne, où Guaita trouva son contentement.
Des doctrines qui ont été les colonnes des temples les plus importants de l’humanité s’imposent à notre vénération. Et, pesant l’œuvre du compagnon de ma jeunesse, je dis: «Sa part fut noble, puisqu’il nous a donné l’expression la plus récente de la plus antique des littératures ecclésiastiques!»
Il paraît qu’à la fin du siècle dernier la tradition de l’occultisme se trouva fort compromise; une terrible lutte venait d’éclater entre les sociétés blanches (illuminés et martinistes) et les sociétés rouges (jacobins); la Révolution de 1789 fut un épisode de ces querelles. (Je parle d’après le Dr Encausse; je n’ai pas besoin d’avertir que je suis loin d’attacher à ces versions une valeur historique; mais pour faire connaître superficiellement ces doctrines, il faut indiquer leur partie légendaire aussi bien que leur partie dogmatique.) Les sociétés spiritualistes, diminuées, mais non écrasées, s’attachèrent à conquérir les intellectuels; la masse fut abandonnée aux philosophes et aux athées. Fabre d’Olivet, Eliphas Lévy, Lucas Wronski, Vaillant et Alcide Morin gardaient et augmentaient le trésor de l’occultisme. De 1880 à 1887, les initiés s’émurent, car des sociétés étrangères intriguaient pour dépouiller la France et pour porter à Londres la direction de l’occultisme européen. Peut-être même voulait-on anéantir l’œuvre des véritables maîtres de l’Occident! C’est alors qu’intervint Guaita. Il se proposait une triple tâche: l’étude des classiques de l’occulte, la méditation ou effort pour entrer en communion spirituelle avec l’unité divine, enfin la propagande. Pour mener à bonne fin cette reconstitution, cette «réforme», comme disent ses disciples, il sortit des ténèbres l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix qui comprend trois grades, le baccalauréat, la licence et le doctorat en Kabbale, accessibles par des examens. Il en fut le grand maître et il l’administrait avec le concours d’un conseil suprême, composé de trois chambres.
«L’école matérialiste officielle, nous dit le Dr Encausse, menaçait de faire disparaître à jamais les hauts enseignements des Hermétistes et des Kabbalistes chrétiens. A côté des classiques du positivisme, la Rose-Croix créa les classiques de la Kabbale, Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d’Olivet, et mit à l’étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob Boehm, Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin, qui sont les seuls que la théosophie, digne de ce véritable nom, connaîtra plus tard, comme ce sont les seuls qui furent connus du XVe au XIXe siècle. Bientôt des élèves nombreux et déjà versés dans les sciences et les lettres profanes, ingénieurs, médecins, professeurs, littérateurs, accoururent. Cette floraison d’intellectualité s’imposa vite à toutes les sociétés initiatiques de l’étranger par la publication d’une belle série de thèses de doctorat en Kabbale. C’est Guaita qui la dirigeait. Sa prodigieuse érudition lui permettait d’indiquer en toute sûreté les sujets de thèse pour la grande gloire de l’ordre et de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises. Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable aristocratie d’intellectuels était créée dans l’initiation, un Collège de France de l’ésotérisme était constitué et son influence s’étendait vite au loin.»