Telle est l’œuvre que les occultistes ont vu Guaita accomplir. Il a réformé leur petite communauté; ils sont juges de l’accroissement de forces qu’ils reçurent de son intervention. Il laisse trois gros volumes: Essais de Sciences maudites, qui semblent devoir se placer auprès des grands classiques de l’Occulte, respectés et consultés comme des Bibles[10].

Chacun a ses limites. Un ouvrage qui peut transformer tel être ne saura rien dire à tel autre. Qu’en conclure? Tout livre a pour collaborateur son lecteur. On l’accorde des traités de science et de philosophie où il faut que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction préalable. C’est vrai d’une façon plus absolue encore pour des œuvres d’une qualité religieuse qu’on ne peut aborder qu’avec un état d’esprit spécial. Moi qui ne distingue qu’une poussière dont je suis tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swedenborg, je suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé ses tentes et recevait l’hommage de ses émules. Si je trouve à ses Essais une forme très déterminée et un sens peu arrêté, c’est que je ne me suis pas conformé à la maxime hermétique: «Lege, lege, lege et relege, labora, ora et invenies.» Mais quoi! je l’ai aimé, je me représente les états successifs de sa sensibilité. Je sais qu’il fut un philosophe, si, comme je le crois, la philosophie, c’est devant la vie le sentiment et l’obsession de l’universel, et devant la mort l’acceptation. J’avais pour devoir de fixer quelques-uns des traits de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme, je la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément, dans une étude sur Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Postel, les Reuchlin, les Klunrath, les Nicolas Flamel et les Saint-Martin, le Dr Marc Haven a écrit une phrase forte: «Ces hommes furent d’âpres conquérants, en quête de la toison d’or, refusant tout titre, toute sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu’ils étaient haut situés et ne comptant que sur les titres qu’on obtient de ses propres descendants[11]

Nous avions gardé de notre jeunesse, Guaita et moi, l’habitude de lire à haute voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une année avant sa mort et comme il m’avait lu une des autorités de l’Occulte, je pris l’incomparable conversation de Pascal avec M. de Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour mon goût, le sommet le plus solide à l’œil, le plus fier et le plus caractéristique du grand massif littéraire français. Mon ami, familier des nuages, se trouvait là, je crois bien, sur des coteaux trop modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal: «Il faut être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire qu’il faut d’abord une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement après une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le stade religieux.» A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complètement: Guaita n’était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix une proportion notable d’éléments scientifiques se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de l’Orient et celles de l’Occident, les excès du sentiment religieux et de la pensée philosophique, l’astrologie, la magie, la théurgie et l’extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète parnassien. Des vérités scientifiques forment le canevas sur lequel se plaisent à broder l’imagination, l’esprit de système et une érudition peu critique. Guaita aimait à s’autoriser d’une phrase de M. Berthelot: «La philosophie de la nature qui a servi de guide aux alchimistes est fondée sur l’hypothèse de l’unité de la matière; elle est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées aujourd’hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur la constitution de la matière ne sont pas sans analogie avec les vues profondes des premiers alchimistes.»

Le Dr Paul Hartenberg, qui fut un des familiers de Guaita dans les dernières années, nous donne son témoignage: «Guaita aimait à m’interroger sur le mécanisme psychologique des idées fixes, des obsessions, des hallucinations, qui ont une si grande part dans les préoccupations des occultistes. C’est qu’il avait la conviction que le merveilleux et le surnaturel ne présentent que des modalités, encore inexpliquées, du phénoménisme naturel et n’infirment en rien les grandes lois qui régissent la vie universelle. Il savait que sous les voiles complaisants des symboles se cachent quelques vérités simples et éternelles. Parfois même il regrettait toute cette terminologie mystérieuse, tous ces attributs déconcertants et surtout la rhétorique sonore dont certains entourent les doctrines ésotériques.»

Mais ne prendrais-je pas un souci superflu et un peu puéril en voulant faire rentrer Guaita dans les gros bataillons de la science? Ceux qui essaient de définir l’infini et d’exprimer l’ineffable sont entraînés à tracer des figures insuffisantes et un peu ridicules. Il serait injuste de s’arrêter à ce que les études des occultistes semblent avoir de bistourné, de confus et de verbal, puisque pour un groupe d’hommes de valeur elles sont un langage clair et un lien de haute moralité. Il serait criminel de chercher à extirper ce qui nous semble un peu charlatanesque dans ces doctrines, car on risquerait avec ce faux purisme d’atteindre leurs parties essentielles, les organes de vie par lesquels elles adhèrent si profondément à l’âme de leurs fidèles. Il me semble que si l’on veut se placer juste au point convenable pour apprécier un penseur comme Guaita, il faut d’abord méditer et accepter la belle formule gœthienne: «Ne rien gâter, ne rien détruire.» C’est entendu, mon ami ne marchait pas d’accord avec les idées à la mode de son temps. C’est entendu encore, ce mouvement général qui met aujourd’hui chaque génération à la suite des livres de classes arrêtés par M. le ministre de l’Instruction publique ne laisse pas d’avoir du grandiose, et un tel accord peut être interprété comme un hommage à la Vérité. Cependant, les types fortement accusés, s’ils n’ont plus d’emploi dans une société où tout tend à les réduire et qui marche en rang de collégiens, doivent être recueillis par les gens de culture. Les esprits vulgaires veulent que leur état propre soit le type de l’intégrité intellectuelle. Ils traitent d’aliénation la mélancolie si raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands hommes, en effet, ne possédèrent jamais le magnifique équilibre des imbéciles. La bizarre indépendance de mon ami, chez qui il y avait du sang allemand, est un beau legs du Nord à notre discipline latine.

Si nous maintenons notre regard sur la biographie de Guaita et si nous la fixons avec ce sentiment généreux qui laisse les images prendre dans l’esprit toute leur importance, elle nous permettra de nous représenter ce que furent dans le passé certaines vies religieuses. J’ai lu de pitoyables notices sur Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite simplicité de manières et une sorte de beauté morale qui, ne cherchant aucun effet, conquérait d’autant plus fortement.

Osons le mot dans une notice sur un théosophe: Guaita s’enfermait dans la catégorie de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en faire une image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit des livres où la science de Dieu est tout abstraite et desséchée, il mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble, le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le droit de considérer comme un culte permanent—peu arrêté, peu clair, mais par là d’autant moins critiquable—sa délicatesse de conscience, l’enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu’il apportait avec les rares amis de sa solitude. Hors la beauté morale, tout lui était étranger.

Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la vie la plus hautement noble concordait d’une façon excellente avec ses manières d’homme parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans deux cadres fort inégaux en agréments, mais l’un et l’autre appropriés à un solitaire mystique. Il passait cinq mois de l’année dans un petit rez-de-chaussée de l’avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes. Il demeurait parfois des semaines sans sortir. Il avait amassé là toute une bibliothèque étrange et précieuse; des textes latins du moyen âge, des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de miniatures, les éditions les plus estimées des Van Helmont, Paracelse, Raymond Lulle, Saint-Martin, Martinez Pasqualis, Corneille Agrippa, Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d’Eliphas, des reliures signées Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, des ouvrages de science contemporaine. «Dans cette atmosphère, habitée par les plus audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit un de ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de l’intelligence.» On y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement les journaux, classait les hommes de notre époque, non d’après leur personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu’il tirait de leurs œuvres. Cette manière faite d’équité et d’égoïsme intellectuel l’amenait à contredire nos raisons, nos modes et aussi le sens commun. Dans cette faculté que garda Guaita de vivre et de penser en dehors des conditions générales de l’époque, je reconnais les habitudes que nous avions prises au beau temps de notre jeunesse et quand nous nous donnions nos fièvres cérébrales à Nancy. De telles conceptions comportent bien de la naïveté; on y reconnaît l’influence des poètes qui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart ont écrit leur chef-d’œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout inexpérimentés. Mais enfin, c’est une avoine, cette illusion, et qui aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine. J’y étais aimé sans variation à craindre, puisque c’était pour notre passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont l’absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes, que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les convenances de leur politique.

Les sept mois qu’il passait hors de Paris, Guaita les vivait à la campagne, auprès d’une mère admirable, dans une intimité de sentiments religieux qui correspondaient à sa conception morale de l’univers. Le château d’Alteville est situé dans la partie la plus solitaire de la Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l’étang de Lindre. Un ciel le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais troublé que par le cri des paons, des bois de chênes toujours déserts, un vieux parc avec quelques bancs bien placés, des appartements où demeure le calme des vies qui s’y développèrent, tout ce décor immuable de son enfance favorisait ses méditations larges et monotones. Il les poursuivait durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi ses réflexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? Il lui plaisait au terme de ses veilles de voir poindre le jour: aurore triomphant des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur d’absolu et que la mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville, contre l’église de Tarquimpol, que Guaita est enterré, le dernier, tout au moins pour la branche française, d’un nom estimé depuis des générations[12].

Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai vécu depuis ma jeunesse, je n’y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible, je m’enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les nuits d’Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines et des feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis j’ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d’Italie, les jardins parfumés d’Espagne, qui m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce petit chemin et dans cette atmosphère romanesque, il ne manquait rien qu’un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d’être élevé au compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous avions presque effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité.