Juin 1898.

UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE

A René Quinton, au savant biologiste que nous remercions de quatre pages inestimables sur la qualité fondamentale et la suprématie de l’esprit français.

UNE IMPÉRATRICE DE LA SOLITUDE

Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche! Par une fuite continuelle, par son éventail interposé et par la pratique de la restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort cacher quel chef-d’œuvre ses propres soins secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la contemplons: sinon directement, du moins telle qu’elle se réfléchit dans la mémoire d’un jeune poète, tout préparé par son tempérament et par les circonstances à ressentir la beauté.

Le docteur Constantin Christomanos se souvient que j’ai essayé de décrire une méthode pour gouverner notre sensibilité, et même, nous raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans dont il lui donnait lecture. Il pense à juste titre que son mémorial d’une reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure nous fournira la plus abondante et la plus rare contribution au Culte du Moi. Il nous demande de présenter au public français son Elisabeth de Bavière[13]. Mais qui sommes-nous pour manier ce poème vraiment impérial où l’imagination du plus pauvre lecteur amassera d’elle-même un magnifique commentaire?

La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur Ismène: «Depuis longtemps je suis morte à la vie, je ne peux plus servir que les morts.» C’est une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond Ismène, jamais la raison que la nature nous a donnée ne résiste à l’excès du malheur.» On aime à trouver dans la langue que préférait l’impératrice les mots qui touchent sa plaie sans l’offenser.

Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir les souffrances d’Elisabeth de Bavière. La jeune impératrice émerveillait ses peuples et la haute société européenne, mais, quel que fût le romanesque de sa première beauté, on préférera celle que lui firent les meurtrissures de la vie. L’impératrice Eugénie la copiait. Qui donc pourrait nier ce qu’ajoutèrent des larmes de sang et les stigmates de la vie à leurs charmes de déesses?

Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur imaginatif—et celui-là seul poursuivra cette lecture—voit, de ses propres yeux, un confus amas d’horreurs autour d’un trône chancelant! Sa sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au Bazar de la Charité; une autre sœur qui perd héroïquement aux murailles de Gaëte un royaume; son beau-frère, l’empereur Maximilien Ier, fusillé à Queretaro; sa belle-sœur, l’impératrice Charlotte, folle de douleur; son cousin préféré, le roi Louis II de Bavière, noyé dans le lac de Starnberg; son beau-frère, le comte Louis de Trani, suicidé à Zurich; l’archiduc Jean de Toscane, renonçant à ses dignités et se perdant en mer; l’archiduc Guillaume, tué par son cheval; sa nièce, l’archiduchesse Mathilde, brûlée vive; l’archiduc Ladislas, fils de l’archiduc Joseph, tué à la chasse; son propre fils enfin, le prince héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné, dans une nuit de débauche dont l’horreur reste couverte d’un voile noir...

Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la Démence et le Crime semblent errer, comme les Furies d’Hellas sous les portiques du palais de Mycènes. Enfin une mort tragique vient donner un suprême prestige à cette âme que les coups acharnés du destin avaient travaillée comme une matière rare.