O sombre magnificence! M. Christomanos ne nous décrit point ce cursus honorum. On aimerait d’étudier les cruelles étapes antérieures de cette fille d’une vieille race, puis la lente altération qui la menait, impératrice, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la foule vulgaire des ombres. Pour nous rendre tout intelligible cette cousine de Louis II[14], il faudrait une solide histoire des Wittelsbach[15]. Les événements ne firent sans doute que prêter leur pente à des inclinations naturelles. Mais il ne s’agit point aujourd’hui d’analyser cette prédestination. Acceptons une part de mystère. Sur un fond d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la figure de l’impératrice. Nous prendrons ici Elisabeth d’Autriche comme une excitatrice de notre imagination, comme une nourriture poétique et une hostie de beauté. Elle peut faire un des refuges, un des sommets de notre rêverie.
I
UN PETIT ÉTUDIANT CORFIOTE
Il faut d’abord que l’on sache d’où nous viennent ces précieuses révélations. Examinons l’instrument par lequel nous allons voir.
En 1891, il y avait un petit étudiant corfiote qui travaillait, tout le jour et fort avant le soir, dans une maison triste et décente d’un faubourg de Vienne. Seulement, quand il cherchait des citations latines pour sa thèse sur les «Institutions byzantines dans le droit franc», parfois il rêvait et soupirait. Au soir, un merle venait se poser sur le toit d’en face et chantait, chantait, jusqu’à ce que l’obscurité noyât sa petite forme et sa petite voix. Or, voici que l’impératrice d’Autriche eut le caprice d’apprendre le grec et voulut un jeune Hellène qui la suivît dans ses promenades. On lui parla de l’étudiant. Elle le fit chercher par une voiture de la cour.
Vous distinguerez les défauts et les qualités de M. Christomanos sur la première page de son livre, charmante de jeunesse et de perméabilité à tout ce qui est fastueux, esthétique et rare. N’est-il point quelque frère de Julien Sorel, frère, cependant, tout imprégné d’orientalisme?
«Un valet de pied, vêtu de noir, me reçut à l’entrée du parc, et me dit que Sa Majesté m’invitait à l’attendre. Il me conduisit près du château, et me laissa dans un bosquet, parmi les pelouses, après s’être profondément incliné. Subitement transporté de l’atmosphère grise et du banal tous les jours de Vienne dans cet impérial jardin fermé où ne pénétraient pas les simples mortels, ébranlé par l’attente d’un événement décisif, je me trouvais poussé pour ainsi dire hors de moi. C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne. J’avais le sentiment de rêver un rêve étrange et délicieux, et je craignais qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, le désir impatient de ce qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne pouvais pas attendre le réveil.
«Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la représentaient presque toujours le diadème au front. Quel indicible émoi! Autour d’un buisson tremblant de mimosa, des essaims d’abeilles bourdonnaient. Certes, ces petites boules fleuries ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi autant que pour les abeilles, pour que leur regard et leur souffle embaumé me rendissent cette heure inoubliable, autant que pour donner leur miel aux abeilles. Les abeilles et mon sang bourdonnaient à mes tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble pas me connaître et qui, cependant, d’un lointain infini tend vers moi et m’attend.»
«Je ressens encore la poésie de cette heure de merveilleuse angoisse qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère sans limites. J’attendais et mon cœur s’emplissait de plus en plus de la certitude que j’étais sur le point de voir apparaître ce que ma vie aurait de plus précieux... Soudain, elle fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, svelte et noire.
«Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve où je m’abîmais, je sentis son approche. Elle se tenait devant moi, un peu penchée en avant. Sa tête se détachait sur le fond d’une ombrelle blanche que traversaient les rayons du soleil, ce qui mettait une sorte de nimbe léger autour de son front. De la main gauche, elle tenait un éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me fixaient...
«Je ne sus tout de suite qu’une chose: c’était Elle. Comme elle ressemblait peu à tous les portraits! C’était un être tout autre, et pourtant c’était l’Impératrice: une des apparitions les plus idéales et les plus tragiques de l’humanité. Que lui dis-je? J’ai honte de me le rappeler. Je balbutiai quelques phrases sur ma joie et le grand honneur... Mais elle dit, les yeux rayonnants d’une grâce infinie: