—Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est comme une musique.»

Que parlai-je de Julien Sorel! Je crois distinguer la jeune Esther, quand elle s’évanouit devant Assuérus; je crois entendre, qui ranime cet enfant, le vers racinien:

Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?

Le docteur Christomanos, jusqu’à sa mort, demeurera persuadé de cette fraternité poétique. Il serait déplorable qu’une telle persuasion l’eût amené à dénaturer dans son journal les sentiments et les paroles de l’impératrice. Je crois qu’on peut retrouver sous la manière du jeune poète les mouvements d’Elisabeth de Bavière. C’est bien dans cette noble intimité que nous pénétrons à la suite de ce guide follement sensible et qui possède de naissance le goût des plus rares fantaisies esthétiques.

II
UN SPECTACLE SOMPTUEUX ET BIZARRE

On doit regretter que le second Empire n’ait pas chargé Théophile Gautier de parcourir le monde pour en dresser le minutieux inventaire pittoresque; plût au ciel que le destin m’eût attaché à la personne de Bonaparte, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, pour rendre témoignage des séances du Conseil d’État, des enivrements du triomphe et des tragédies terminales; félicitons-nous des circonstances qui permirent à M. Christomanos, nerveux qu’enivrent le luxe, le mystère et la beauté, de ramasser à la Hofburg, dans sa dix-neuvième année, tant de couleurs, de parfums, de saveur, toute une chaude poésie orientale, décorative et lyrique.

Ce jeune homme installé près de la souveraine prit des notes au jour le jour.

«Mon appartement, écrivait-il, est situé dans l’aile léopoldine. On arrive du Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz, «l’escalier des confiseurs», à un long corridor tapissé de nattes, «le passage des demoiselles». Une longue suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur des cartons blancs. Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent lentement avec des cliquetis de sabres. A ma surprise, je lis sur une de ces portes mon nom: voilà donc mon existence à venir étiquetée dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Une grande double fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Sur le parquet poli comme un miroir, le feu du poêle envoie voleter des essaims de feux follets. Les tentures et les meubles sont à rayures grises et blanches. Un paravent de soie rouge masque à demi le lit recouvert, lui aussi, d’une lourde soie. Le tout, du reste, d’une simplicité de très grand air.

«Dès ce premier soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service privé vint m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me priait de me rendre auprès d’elle. Je me hâtai, à pas muets sur les nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des caméristes qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus large, qui traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est la partie du château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge flamboyant dans la nuit; elle est habitée exclusivement par l’impératrice et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, puis, un étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand uniforme était planté immobile devant une très grosse portière de velours. Derrière cette draperie, un vestibule de style empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand on n’est pas né laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culottes vert-amande, s’inclinèrent devant moi jusqu’à terre, les portes s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et je me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce qui était encore plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins fermé et moins hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment de rang plus élevé, en habit noir, vint à ma rencontre. Je m’aperçus que j’avais pris instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec une grande virtuosité; il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, également en noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointes des pieds. La porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. Derrière un paravent de soie écarlate, j’entrai dans une vaste salle brillamment éclairée. Sur les murs, des soies rouges, tout autour des meubles dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux entiers, puis, au milieu, de grands lustres pendants. Une atmosphère d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi.

«D’une autre porte ouverte dans le fond et qui laissait entrevoir un petit salon, l’impératrice m’apparut, venant à ma rencontre...