Il faut avouer que ce déterminisme médiocre fait un indigne prétexte d’abstention. N’y cherchez que l’argument d’une Wittelsbach commandée par un impérieux besoin de solitude, par l’amour de la fuite.
Les frères de l’impératrice, le duc Louis et le duc Charles-Théodore, ont renoncé aux prérogatives de leur rang, le premier pour retrouver la liberté de son cœur, l’autre pour se rendre utile et donner ses soins aux malades. Elle-même, née romanesque, avait été fort mal élevée. C’est ce que Mme Arvède Barine a démêlé avec une admirable acuité féminine:
«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, était un parent pauvre de la famille impériale d’Autriche. Chargé d’enfants, absorbé par le souci d’établir les aînés, il travaillait laborieusement avec sa femme, la duchesse Ludovica, à trouver deux maris pour leurs grandes filles. On comptait s’occuper de la petite Elisabeth plus tard, quand les grandes seraient casées. Elisabeth se trouvait très bien de son rôle de Cendrillon (c’était elle-même qui s’était baptisée ainsi). Elle profitait de ce que personne ne la surveillait pour courir le pays et se lier avec tous les paysans des environs. Ce fut l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit en dehors de l’idée monarchique, dans l’ignorance des sacrifices qu’elle exige de ses victimes, les têtes couronnées. Les chaumières où elle s’abritait familièrement pendant l’averse, où elle venait demander un verre de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien dangereuse pour une future impératrice. Elle y apprenait à connaître les joies simples des humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait à l’idée folle qu’elle pourrait y prétendre. Ce n’était pas sa faute; personne ne lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse. Ses parents croyaient avoir du temps devant eux; Elisabeth portait encore des robes courtes et ne dînait pas à la grande table; on pouvait passer des semaines entières chez eux, à leur château de Possenhoffen, sans apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait seize ans lorsqu’il survint un grand événement dans sa famille. Le digne couple de Possenhoffen avait été récompensé de ses peines; la fille aînée venait d’être demandée en mariage par l’empereur d’Autriche. On attendait le jeune monarque au château pour célébrer les fiançailles. C’était à la fin de l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-Joseph arriva. Il avait vingt-quatre ans. Presque au débarqué, l’idée lui prit d’aller se promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie a peut-être changé l’avenir de l’Autriche, et d’une partie de l’Europe avec lui. L’empereur vit venir à lui, sous les grands arbres, une petite fée vêtue de blanc, d’une beauté merveilleuse. Ses yeux bleus étaient pleins de lumière, sa chevelure flottante lui tombait jusqu’aux genoux. Deux grands chiens blancs gambadaient à ses côtés. Tandis que le jeune prince contemplait cette apparition, la fée s’approcha et lui jeta sans façon les deux bras autour du cou. C’était sa cousine Elisabeth, qu’on ne lui avait jamais montrée et qui avait reconnu son futur beau-frère d’après ses portraits. Le soir même, l’empereur d’Autriche déclarait à Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il avait changé ses projets et qu’il n’épousait plus sa fille aînée, mais la petite Elisabeth.» (Arvède Barine, Les Débats, 8 novembre 1899.)
Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le plus facile était fait pour une créature aussi séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter le milieu et les charges d’une souveraine. Ce fut où échoua cette impératrice de seize ans qui trouva assommant le cérémonial minutieux et compliqué de la cour de Vienne, qui eut l’imprudence de le laisser voir et qui, c’est pis encore, rêvait d’idylle sur le trône, de bonheur tranquille et de fidélité bourgeoise.
C’est par la qualité particulière de sa sensibilité qu’Elisabeth de Bavière a échoué comme impératrice. Pourtant il lui arriva de trahir des pensées politiques singulièrement puissantes, vraiment issues de cette source jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer, de passion et de sérieux.
—Le bonheur que les hommes demandent à la vérité est soumis, disait-elle, à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de misère et de douleur. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et cet autre dans lequel nous devrions nous trouver. Dès que nous voulons le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. Quand ce gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de cadavres de bonheur, alors on le traversera sans danger.
Peut-on pressentir avec plus de magnificence poétique cette loi que les nationalistes français ont de leur côté dégagée: tout dépaysement, tout déclassement, tout déracinement comporte les plus grandes chances de désastre. Le pourcentage des pertes est considérable. Mais cette rançon payée, l’individu qui est sorti de sa tradition pour aller à ce qu’il jugeait la vérité peut se raciner derechef et une société refleurir.
V
L’ACHILLEION.
C’était un conte de fées réalisé... Un rêve de poète exécuté par un millionnaire poétique, chose aussi rare qu’un poète millionnaire, s’épanouissait comme une fleur merveilleuse des contes arabes. (Fortunio, Théophile Gautier.)
Où donc eussent été satisfaits les désirs intimes de cette impératrice méprisante et rassasiée?