Ses déplacements n’avaient point la belle et raisonnable régularité des migrations d’un oiseau voyageur; c’était plutôt le tournoiement d’un esprit perdu qui bat les airs, qui ne se trouve plus de gîte et qu’aucune discipline ne règle. «Elle s’était organisé un peu partout des résidences fastueuses ou originales. On la voyait errer perpétuellement des somptueux châteaux historiques des Habsbourg aux maisons inventées par sa fantaisie éphémère. De Schœnbrunn, le Versailles autrichien, au pavillon de chasse de Lainz, élevé par elle dans une profonde solitude forestière et qu’elle avait baptisé le Repos de la forêt, elle allait à Miramar, sur les bords de l’Adriatique, dans ce palais de marbre si tristement fameux par le souvenir de l’empereur Maximilien; à Godollo, dont elle avait fait un petit Trianon; au chalet d’Ischl; à la villa renaissance de Wiesbaden; au château de Sassetot-le-Mauconduit dans le pays de Caux, près des Petites-Dalles[17]; au cap Martin, où elle rencontrait l’impératrice Eugénie; à Strephill Castle, en Irlande; dans l’Achilleion de Corfou. La Hongrie, la Hollande, la Suisse, l’Écosse, les roseaux du Nil, comme les bruyères de Man, la voyaient passer. Elle aimait à se promener, à se perdre dans Paris. Son yacht, le Miramar, un trois-mâts de dix huit cents tonneaux et de quatre cent cinquante chevaux, la menait de rive en rive.—Croirait-on que, la dernière année de sa vie, c’est-à-dire de janvier à avril 1898, on l’aperçut à Biarritz, à Paris, à San Remo, à Kissingen, à Dresde, au château de Lainz, aux bains de Mannheim dans la Hesse, enfin sur le quai de Genève?» (Ernest Tissot.) Sur tous ces chemins, où peut-être elle regrettait le toit de son enfance et la vie paisible de Possenhoffen, elle n’oubliait pas l’antique maison où son mariage l’avait introduite. On l’a vue rêver sous les chênes qui entourent nos vénérables ruines de Vaudémont. Elle y trouvait les mânes des Habsbourg-Lorraine[18].
C’était une branche d’un grand arbre, mais une branche cassée. Des malentendus d’abord, puis des catastrophes l’avaient détachée de sa tradition propre. Les ancêtres dont elle était la suite morale, le prolongement, ne pouvaient plus lui parler utilement. Leurs conceptions fondamentales ne savaient plus chanter en sa conscience. Elle ne se connaissait plus que comme un individu.
On aurait dû dire et redire à la petite Cendrillon de Possenhoffen qu’«on n’est pas impératrice pour s’amuser, ni pour filer le parfait amour et qu’il y a après tout des compensations à ce qui manque à la femme dans la puissance pour le bien qui revient à la souveraine». Ce joli thème d’éducation est de Mme Arvède Barine. Dès les premiers temps de son mariage, la jeune souveraine s’évada sur son yacht à travers la Méditerranée, de peur d’être obligée d’entendre une parole de raison de son mari, coupable, si l’on veut, mais surtout étonné, qui se lançait à sa poursuite. La duchesse Ludovica écrivit à sa fille ainsi fugitive: «Vous avez agi comme si c’était vous qui fussiez coupable, et non votre mari... Plus nous sommes haut sur l’échelle sociale, moins nous avons le droit de venger nos offenses privées ou de nous libérer d’obligations pénibles. Rappelez-vous le bon vieux dicton: Noblesse oblige. Vous êtes partie intégrante de l’honneur d’une grande nation; vous manquez à vos devoirs et aux traditions de vos aïeux en agissant ainsi pour une offense personnelle et sous l’entraînement de la passion.»
Un autre jour, la voyant se ronger sans trêve sur ceci et sur cela, cette mère infiniment sage lui disait: «Mon enfant, il y a deux espèces de femmes dans ce monde: celles qui en viennent toujours à leurs fins, et celles qui n’y arrivent jamais. Vous m’avez l’air d’appartenir à la seconde catégorie. Vous êtes très intelligente, vous savez réfléchir et vous ne manquez pas de caractère; mais vous manquez de souplesse; vous ne savez pas vous mettre au niveau des gens avec lesquels il vous faut vivre, ni vous plier aux exigences de la vie moderne. Vous êtes d’un autre âge, du temps où il existait des saints et des martyrs. Ne vous faites pas remarquer en ayant trop l’air d’une sainte, et ne vous brisez pas le cœur en vous imaginant que vous êtes une martyre.»
On voudrait surprendre quelque point où cette fugitive, cette femme «d’un autre âge» et qui, pour prendre l’expression mystique, n’était point du siècle,—contentât son rêve intérieur.
Il n’est personne qui n’ait visité, ou du moins qui ne connaisse sur des récits enthousiastes, le palais de Corfou, le blanc palais d’Achille, l’«Achilleion» construit par l’impératrice dans la baie de Benizze. M. Christomanos y accompagna la souveraine. Quelle bonne fortune de les suivre et de connaître ce qui touchait Elisabeth de Bavière dans son «Eldorado»!
...Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le môle de marbre blanc où se dresse un dauphin de pierre. Elle l’avait montré du vaisseau à Christomanos en disant:
—Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier.
La plage de Benizze, blanche de galets, développait sa douce courbe et, dans son creux, tenait le village entre les orangers et les cyprès. L’impératrice, toujours en noir, abritée par son ombrelle blanche, franchit la porte de fer dentelé que surmonte l’inscription Achilleion en caractères grecs. Sous l’allée de citronniers en fleurs qui monte doucement vers le château le jeune poète enivré par ce prodigieux printemps murmura:
—Votre Majesté voit-elle comme ces arbres se sont parés pour lui faire fête?