Nous ne faisons pas cette distinction entre l’individuel et le collectif pour diminuer la qualité d’Elisabeth de Bavière, car nous la considérons elle-même comme un fruit historique et comme le type expressif de cette étrange et grande famille des Wittelsbach. Et d’ailleurs l’individuel devient la plus précieuse valeur sociale (encore que je ne méconnaisse point ses dangers), quand il se hausse jusqu’à tenir, dans quelque ordre que ce soit, l’emploi de héros.

L’impératrice vécut vraiment dans une obsession héroïque. Elle disait un jour: «Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs morts, oubliés et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct de la création. Homère a raison, quand il compare les hommes qui combattent autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là que pour végéter à côté des sublimes.» Mais elle n’était point la dupe de son imagination. Et voici son dernier mot sur ses «Eldorados», sur ses rêves impuissants de vie héroïque:

—Lors de mon premier séjour à Corfou, je visitai souvent la villa de Baila. Délicieuse et tout abandonnée au milieu de ses grands arbres, elle m’attirait tellement que j’ai fait d’elle l’Achilleion. Hélas! j’y ai détruit l’antique mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je regrette mon intervention: nos rêves sont toujours plus beaux quand nous ne les réalisons pas... C’est aussi à cause du voisinage de l’Aja Kyriaki que j’ai si fort désiré d’habiter ici. Je veux que l’on m’ensevelisse là-haut. Il n’y aura que les étoiles au-dessus, et les cyprès me donneront assez de soupirs, plus que ne sauraient faire les hommes. Je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations des cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme chez les hommes les méchants propos et les calomnies.

Quand elle eut fini de montrer son palais à M. Christomanos, elle dit:

—Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne faut consumer les précieuses heures de la vie entre les murs qu’autant qu’il est indispensable. Quant à nos logis, ils doivent être tels qu’ils ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du dehors, nous y rapportons.

Voilà qui nous donne la mesure précise de l’importance qu’une Elisabeth de Bavière ou encore qu’un Louis II donnent à leurs châteaux, véritables rêves pétrifiés, sur lesquels des littérateurs en voyage ont publié bien des pages qui sentent le badaud. «Nos logis doivent être tels qu’ils ne puissent détruire les illusions que nous y apportons du dehors!» Je prendrais cette phrase pour épigraphe, si j’avais à récrire certain voyage que je fis autrefois à Neu-Schwanstein, à Linderhof, à Chiemsee, isolés aux forêts ou que baigne une eau morte. Mon récit se terminait sur ces mots que je vérifie dans l’Achilleion: «A qui n’a pas l’état d’âme de Louis II, que servirait de vivre aux châteaux de Bavière?»

VI
SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE

Je confesse que l’amour infini que je porte au fond du cœur se trouve toujours empêché dans son essor lorsqu’il s’adresse aux réalisations finies de l’essence parfaite. Je ne sais quelle malheureuse clairvoyance me montre que tous les êtres manquent de ceci ou de cela et qu’ainsi ils ne peuvent pas donner prise à l’amour. Je dis la même chose de moi-même et je sens que je ne mérite pas non plus d’être complètement aimé. (Lettre de jeunesse de Taine.)

Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait fait peindre Titania caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous caressons sans cesse», disait-elle.

Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle toutes choses, comme fait Hamlet, d’après la vie de cour? Une existence infiniment luxueuse, une humanité infiniment fourbe, développent chez le plus délicat des êtres d’effroyables tristesses, des satiétés et des aspirations heureusement inconnues à la foule laborieuse.