—J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne; j’espère qu’elles l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la regarde fort tendrement.
Une seule marche descend du péristyle à la terrasse jardin.
—«Le jardin des Muses», dit l’impératrice à Christomanos. Ici, sans nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.
Parmi les cyprès, vieux de plusieurs siècles, raides et vraiment hiératiques, et parmi les magnolias, épanouis en fleurs géantes, l’impératrice montrait des oliviers sauvages:
—Je les ai laissés là exprès, parce que sur l’Acropole il y avait aussi des oliviers consacrés à Pallas Athènè. Ici ils remplissent une haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les rayons de soleil qui glissent le long des cyprès.
Nous ne pouvons suivre M. Christomanos dans son inventaire de cette architecture et de cette flore des jardins. La description la plus précise suggère peu de choses à qui ne peut la doubler de ses souvenirs. Après des parterres de roses et d’hyacinthes, à une extrémité du jardin d’où la montagne glisse à la mer, sous des vagues de feuillage, on atteint un banc de marbre hémi-circulaire, comme on en voit à Athènes au théâtre de Dionysos et tel qu’Alma Tadema les peint. Des taillis de lauriers l’entourent. C’est assise là que l’impératrice habillée de deuil contemple la mer qui s’élève très haut à l’horizon, la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Plus haut encore, les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans la buée du soleil.
Il y a trois de ces terrasses jardins. «Mes jardins suspendus», dit l’impératrice. La troisième se nomme la «terrasse d’Achille», parce que ses nombreuses allées couvertes de plantes grimpantes rayonnent autour de la statue d’Achille mourant.
Si nous prenions la liberté—mais il faut laisser quelque mystère—de parcourir l’intérieur du palais, nous verrions dans le grand escalier une colossale peinture décorative, le Triomphe d’Achille, Achille traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector.
—J’ai consacré mon palais à Achille, dit l’impératrice, parce qu’il personnifie pour moi l’âme grecque, la beauté de la Terre et des hommes. Je l’aime encore parce qu’il était si rapide à la course. Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes les traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes seulement à être fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour sacré que sa propre volonté, il n’a vécu que pour ses rêves, et sa tristesse lui était plus précieuse que la vie entière.
Des indications de cette puissance relèvent soudain le sens de ce palais où notre imagination peut-être insuffisante serait tentée de se dégoûter sur des réalisations artistiques médiocres. Dans ses fameux châteaux de Bavière, Louis II, par la faute des peintres, des sculpteurs et des tapissiers qu’il chargea d’exécuter ses rêves, subit et nous inflige un pareil échec. C’est qu’il n’est pas donné à des individus de grouper pour leurs caprices magnifiques, mais singuliers, cet ensemble d’ouvriers que la France disciplinée par plusieurs siècles mit à la disposition des volontés vraiment nationales de Louis XIV dans Versailles.