Mais elle le rappela aussitôt.
—Non, ce n’est pas la peine; je sais que c’est son fils.
Ils continuèrent leur chemin. Après quelques instants de silence, tout à coup elle dit:
—Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en elle pour autre chose que ce soit. Maintenant, elle épuise toute son âme d’autrefois.
Après ces mots incomparables, elle se tut pour toute la soirée.
Ces pauvres anecdotes—pauvres, mais suffisantes pour jeter de larges clartés—permettent, me semble-t-il, de saisir les fils qui relient cette personne d’exception à l’ordinaire de l’humanité. Nous avons quelques mots de son cœur, la clef de sa première nature.
C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle affichait pour Heine. Il aide pourtant à la comprendre comme une désabusée.
M. Christomanos lui demandant un jour quel poème de Heine elle préférait, elle répondit:
—Je les adore tous, car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même. L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine, mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la tristesse dont les choses de cette terre l’emplissaient.
Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de volupté et de solitude, un tel état d’esprit, avouons pourtant ce qu’on voit, quand on en fait le tour. Un jour, à Madère[19], un vieillard offrit à l’impératrice un bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’argent. Plus loin, sur la route, une jeune et belle fille, aux bras ronds et brunis, aux lèvres de fleurs de grenade, aux yeux de diamant, lui tendit un second bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’or. Comme Christomanos demandait pourquoi de l’argent au vieillard et de l’or à la jeune fille, l’impératrice répondit: