Des milliards d’hommes ont passé sur la terre; ils tenaient des rôles variés, mais tous cherchaient le bonheur.
Eh bien! leur philosophie dernière ne varie guère: le bonheur, c’est d’oublier la vie. Cette merveilleuse impératrice, quand elle promène sur la grève de Corfou son jeune page romanesque, s’accorde avec le vieux philosophe, disons le mot pour forcer le pittoresque, avec le vieux cuistre Taine. Un jour, celui-ci, faisant les cent pas le long du lac du Bourget en compagnie du sombre Maupassant et du jeune Chevrillon, leur donna sa formule: «Travailler toute la journée, et le soir nettoyer ses instruments pour recommencer le lendemain.»
Contempler, travailler; il existe une troisième méthode, la solution divine: le sacrifice. C’est toujours l’oubli de soi-même. Il n’y a plus rien à inventer sous le soleil; nous mettons nos pas dans les pas de nos pères. Mais l’impératrice Elisabeth mêle à ses pensées les feux des pierreries de son diadème et l’ardente couleur du sang que les hommes voudraient verser pour une beauté si défendue.
La contemplation n’a jamais suffi pour apaiser les déceptions et combler le vide de la race de René. En dépit du calme qu’elle célèbre et que marquent sa marche élastique de Diane et son port de déesse, Elisabeth, qui manque d’un principe de vie, se tourmente et cherche où se faire dompter. Levez-vous vite, orages désirés. Celle qui fut d’abord une Titania caressant la tête d’âne, voyez-la finir comme un roi Lear, trahie par les rêveries, filles de ses veilles, et qui court aux flagellations de la tempête.
Elle ne fit jamais de confidences; à peine si, dans un éclair, son obsession se laisse deviner. Voici, par exemple, une formule où l’on peut trouver la définition de l’impératrice par elle-même:
—Parfois, disait-elle, le destin choisit l’un de nous pour en faire un poème magnifique, ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de Médée.
On croit voir passer sur ce ciel sombre d’orage des éclairs de prescience:
—Je marche toujours à la recherche de ma destinée; je sais que rien ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour où je dois la rencontrer. Tous les hommes doivent, à un certain moment, se mettre en route à la rencontre de la destinée. Le destin, pendant longtemps, tient ses yeux fermés, mais, un jour, il vous aperçoit tout de même....
VIII
LES VIOLONS CHANTENT: «JAM TRANSIIT».
Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une fièvre qui veut s’éteindre, d’une génialité cherchant éperdument un milieu favorable, que les fuites continuelles de cette impératrice; et, par exemple, ce jour où elle entraîna le jeune Christomanos à Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans une tempête de vent, à travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons comme des grenouilles dans les marais, disait-elle. Deux damnés semblent errer dans le monde infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce serait l’enfer. Mais c’est mon temps préféré, car il n’est pas pour les autres, je puis en jouir seule. Cela ressemble aux représentations théâtrales que se faisait donner le pauvre roi Louis. Toutefois ce plein air est beaucoup plus grandiose.» Et elle ajoutait: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût encore plus enragé; on se sent alors si proche de toutes les choses et comme en conversation avec elles!»