Cette médiocre lithographie déclenche (je ne sais pas de mot plus direct) la chanson qu’a mise en moi ma race, et qui m’entraînait, belle comme un ange, romanesque comme une fille tzigane, quand, à vingt-trois ans, pour la première fois, j’allais de Nancy à Venise.
C’est à travers des cultures déjà méridionales, mais grasses, miroitant de rosée le matin et frissonnant sans trêve aux caresses fécondes du ciel, que du Gothard ou du Brenner on s’achemine vers Venise, éclatante et sèche sur un marécage. Dans ces plaines, on peut suivre, jour par jour, la mobilité des saisons, et je songe au visage de Virgile qui rougissait aisément. Au printemps, ces arbres me tendent leurs branches fleuries avec l’innocence infiniment civilisée des Luini, et, quand l’automne les charge de fruits, tout ce Veneto agricole se fait sociable et voluptueux comme un Concert du Giorgione. Je ne puis décider dans lequel de ses styles cette nature multiforme m’enchante davantage. Mais, au terme du voyage, on trouve une ville toujours pareille sur une eau prisonnière.
Étincelante fête figée de Saint-Marc et du Grand Canal! Venise a des caprices, mais n’a point de saisons, elle connaît seulement ce que lui en racontent les nuages quand ils montent sur le ciel pour épouser sa lagune.
Cette ville ma toujours donné la fièvre. En vain, le matin, avec son bleu si tendre et quand elle sonne ses clairs angélus, en vain l’après-midi sur la Piazza, quand une musique et des jolies filles en châles ajoutent au meilleur des cafés, faisait-elle l’anodine. «Menteuse, lui disais-je avec amour, je sais bien tes poisons.»
Où n’imaginais-je point d’en trouver? Pour les fiévreux tout est fièvre. Vers 1889, je distinguais une mélancolie déchirante dans la peinture en S de ce Tiepolo où je ne vois plus qu’un adorable maître de ballet et le peintre aux teintes claires qui nous révéla les plus délicieuses jambes. Combien d’heures je passai à la Bibliothèque de Saint-Marc ou bien à la Querini, cherchant des interprétations romanesques à ses recueils de «caprices!» Ils sont luxe, facilité, invention intarissable, faiblesse, volupté, désespoir. Tiepolo dessine de l’insaisissable: la tristesse physiologique, l’épuisement de Venise. Partout un air de fête, mais rien ne nourrit plus les puissances de la République. Splendide bouquet, dont les racines sont coupées à Candie, en Morée, sur la terre ferme même. Sa lagune où elle plonge la protège; elle s’y fane pourtant. L’opéra fait ses dernières, ses plus hautes roulades; on va baisser, éteindre la rampe. L’État meurt. Et Venise dont les forces tarissent ne dure que pour justifier nos regrets de ses prestiges. Ainsi quand la délicieuse Chypre vénitienne disparut sous le flot des Turcs, rien n’y survécut de la métropole qu’Henri Martinengo. Les vainqueurs le mutilèrent au lieu de le tuer; il demeura dans le sérail du grand vizir...
Voilà quelles sensations, quand j’avais vingt-quatre ans, je tirais des albums que Tiepolo a dessinés aux temps d’extrême carnaval où Venise adorait le brillant et léger Cimarosa. L’air fiévreux des lagunes se mêle à mes jugements. Et puis dans cette ville flotte un romantisme créé par nos pères, qui se précipite sur un visiteur prédisposé.
Nul lieu qui se prête davantage à l’analyse des nuances du sentiment, aux rêveries sur le Moi. Cette eau plate frissonne à peine sous la barque qui m’emprisonne; de fastueux palais m’isolent de l’immense nature et de l’océan mouvant des phénomènes; ici tout est d’humanité et d’une humanité figée, semble-t-il, fixée. «Les forêts futures se balancent imperceptiblement aux forêts vivantes,» dit avec une délicatesse puissante le malade Maurice de Guérin. Il faut tout le malaise où Venise nous met, et qui nous affine, pour que nous puissions sentir ce quelle dégage de ses extrêmes maturités?
Sur le vaste miroir que la lune pâlissait, Jean-Jacques, puis Gœthe, entendirent de l’une à l’autre rive deux chanteurs alternés se jeter les vers du Tasse ou bien de l’Arioste. Plainte sans tristesse. Ces voix lointaines ont quelque chose d’indéfinissable qui émeut jusqu’aux larmes. Une personne solitaire chante pour qu’une autre animée des mêmes sentiments l’entende et lui réponde. Le Tasse et l’Arioste se taisent aujourd’hui. Mais si je m’écarte des hôtels où des barques en feu débitent des couplets napolitains, l’eau balancée, qui dans la nuit s’écrase contre les vieilles pierres, m’intéresse à ses chuchotements, et puis, dans un flot gras, s’empresse de noyer son éternelle confidence.
Au printemps, en été, en automne surtout, j’ai cherché à déchiffrer ce soupir suspendu, cette tristesse voluptueuse dont Venise éternellement se pâme. Mon objet n’est point ici de peindre directement des pierres, de l’eau, des nuages, mais de rendre intelligibles les dispositions indéfinissables où nous met le paludisme de cette ruine romantique.
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