La plupart des voyageurs qui décrivent Venise, et les artistes avec qui tant de fois je l’ai parcourue, ne cessent de se lamenter: «Ah! Venise, comme tu étais belle quand le Grand Canal reflétait les façades de tes maisons peintes à fresque, quand tes gondoles traînaient dans leurs sillages de fastueuses pièces de velours, et surtout durant ces pompes annuelles où la galère à la tête de bœuf paradait au large de San Giorgio Maggiore.»
Ces magnificences me parlent sans me conquérir. Tout comme un autre, je puis goûter un décor où je tiens un rôle; mais suis-je un marchand de curiosités, un collectionneur de bibelots, pour que des objets auxquels rien ne me lie m’occupent? «Fort bien, dis-je à la beauté qui n’est point ma parente, fort bien, mais on voudrait voir ton âme. Quand le poignard sortira-t-il de ce fourreau? Frappe donc, ô beauté!» Rien ne m’importe qui ne va pas fouiller en moi très profond, réveiller mes morts, éveiller mes futurs. Je ne dédaigne point les grandes courses de taureaux, car le péril et le meurtre troublent les jeunes femmes, ni certaines danses, car elles paraissent asservir la beauté à la force mâle qui se repose et qui regarde. Voilà des spectacles d’une valeur universelle. Ils agissent sur notre inconscient et par là, en tous lieux, à toutes les époques, ils intéressent la vaste humanité, ou, plus vaste encore, l’animalité chez l’homme. Les taureaux de Séville, les danseuses de Bénarès ou de Montmartre suscitent nécessairement un émoi vieux comme l’amour et la mort. Mais cette foire de la Piazzetta que regrettent les dévots de Venise, croyez-vous que, pour la visiter, je quitterais nos expositions universelles? Et même, que me dirait la pompe des rentrées victorieuses, le défilé devant San Giorgio des galéasses qui vont atterrir au môle de la Giudecca? Je ne suis point prédestiné pour les grandes cérémonies de cette religion municipale.
Bien que mon amour de l’ordre, amour auquel je m’oblige, et un sentiment instinctif de reconnaissance, car il n’est point une civilisation dont je ne me déclare débiteur, me convainquent de respecter tous ceux qui présidèrent au développement des diverses nationalités, je ne trouve qu’un froid plaisir au musée municipal Correr et dans San Giovanni e Paolo, où l’on voit les effigies et les ossements des chefs vénitiens. Ceux-ci réunissent à l’ordinaire trois caractères de diplomate, de commerçant et de guerrier qui les différencient des chefs de ma race. Ils n’ont pas collaboré à ma notion de l’honneur. Quand je parcourais la Grèce et que les forteresses franques m’occupaient, faut-il l’avouer? plus que les vestiges de l’hellénisme, ce n’étaient pas les grands guerriers commerçants de Venise que j’évoquais, mais tout mon cœur rejoignait mes seigneurs naturels, les aventureux chevaliers de Bourgogne et de Champagne.
Au terme d’un livre fameux, Condorcet, qui vient de tracer le «tableau des progrès de l’esprit humain», déclare: «Cette contemplation est pour moi un asile où le souvenir de mes persécuteurs ne peut pas me poursuivre.» Cette phrase, qui me touche vivement, ne me vint jamais à l’esprit quand j’essayais de m’imaginer la Venise glorieuse, mais plusieurs fois elle exprima délicieusement ma pensée intime, tandis que j’errais aux solitudes de la Venise vaincue.
Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions décoratives, voilà les solides pilotes de sa gloire: nulle de ces merveilles pourtant ne suffirait à fournir cette qualité de volupté mélancolique qui est proprement vénitienne. La puissance de cette ville sur les rêveurs, c’est que, dans ses canaux livides, des murailles byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes, voire rococo, toutes trempées de mousse, atteignent sous l’action du soleil, de la pluie et de l’orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de grâce artistique, elles commencent leur décomposition. Il en va ainsi des roses et des fleurs du magnolia qui n’offrent jamais d’odeur plus enivrante, ni de coloration plus forte qu’à l’instant où la mort y projette ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges.
I
JUSQU’A MIDI DANS SES QUARTIERS PAUVRES...
Je plains Venise au point où les siècles l’abandonnèrent, mais je ne voudrais point que ma plainte la relevât. C’est une bizarrerie; s’il faut l’expliquer, je décrirai, entre mille impressions qui, selon moi, la justifient, ce que j’éprouvai quand M. Franchetti restaura la Cà d’Oro.
Pendant longtemps notre plaisir, devant ce chef-d’œuvre du gothique vénitien, eut la qualité douloureuse qu’inspire une beauté imprudente, si elle n’oppose aux fièvres que ses grâces. «Eh! quoi, se disait-on, avec sa galerie du bas et ses deux loges superposées, avec ses colonnes et ses arcs transparents au soleil qui les baigne, et si délicatement ouvragée que le courant d’air du canal devrait suffire à la déchirer comme une dentelle de femme, cette maison d’Ariel vit depuis le XIVe siècle? Comment ne pas s’attendrir d’une telle vaillance? Que n’ai-je la fortune d’intervenir dans les destinées de ce petit palais! Je voudrais le secourir.»
Le secours est venu. L’harmonieuse, l’aérienne demeure ne demande plus notre compassion, elle prétend à notre hommage admiratif. Avec plaisir, je le lui portai, mais tout de suite comme elle me parut luxueuse et d’un goût trop riche! Je me sentis froid pour un art qu’aucun mystère ne baignait plus.
En face de cet heureux joyau qu’admiraient de nombreuses barques, et sur ce Grand Canal inondé de soleil, l’image s’offrit à moi, avec une grâce irrésistible, des régions écartées de Venise.