Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher. C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»
IX
REJETONS LA COUPE A LA MER.
J’étais assis dans un bureau de rédaction, à corriger les épreuves d’un article, quand arriva la dépêche de l’assassinat. Il y avait là des écrivains de l’espèce qu’on appelait jadis «symbolique» ou «décadente», c’est-à-dire qui se piquent de raffinement exquis, rejettent toute discipline et ne mettent rien au-dessus de l’art. Et l’un d’eux, avec une grande autorité, en tournant sa face ronde vers les cieux, déclara qu’«en somme, Luccheni était infiniment plus intéressant que cette femme».
Cette appréciation, qui ne fut pas contestée, me frappa vivement. Je sortis, sans mot dire, pour aller la méditer dans une magnifique promenade. Un tel mot demeure pour moi une précieuse expérience; je le tiens pour un de ces documents qui nous débrouillent les idées, qui nous font distinguer la véritable nature des êtres sous les affectations et les masques. C’est une autre question de savoir si le point de vue esthétique et aristocratique est le meilleur, mais le problème qui fut solutionné pour moi ce soir-là, c’est de savoir ce qu’ils valent comme esthètes et comme aristocrates, les poètes qui préfèrent ce «héros» à cette «héroïne». Je m’explique la misère de notre littérature récente: c’est goujaterie de l’âme.
Celle qui régla sa vie sur les maximes que nous avons recueillies est évidemment à cent mille pieds au-dessus des diverses personnes qui sont spécialement chargées d’avoir des opinions intellectuelles aujourd’hui. Il semble pourtant qu’un pâtre, pourvu qu’il fût capable d’entendre le plus naïf roman de Walter Scott, devrait être sensible à cette silhouette de fée entrevue dans le brouillard allemand.
Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent beaucoup de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait pas bon penser tout haut. Si, dans leur jeunesse, elles se laissent aller parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie intérieure, elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent volontairement derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles renoncent à ce qui pourrait leur attirer la haine ou la sympathie. D’ailleurs, cette solitude claustrale, c’est encore moins prudence devant la vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de tristesse; il leur convient d’être ce que tout le monde appelle «enseveli vivant.»
M. Constantin Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet in pace volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de cette impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas en rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si, enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un brasier qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de rapt, mais de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un hasard providentiel, il doit le croire, lui permettait de soustraire au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmât les amis de Virgile, qui refusèrent de détruire l’Énéide, comme à son lit de mort il avait ordonné.
Hélas! tant qu’elle gît sur le sable profond du gouffre, la coupe du roi de Thulé irrite notre sens du mystère et nous commande de tout risquer; mais que vaudra-t-elle, si on la fait circuler parmi les convives recrutés sur la place publique et déjà gorgés de boissons vulgaires? Plaise au ciel que cette impératrice de la solitude ne devienne pas un thème littéraire et, comme on dira sans doute, une figure esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son cousin Louis II: un cadavre romantique étendu sur la grève du lac Starnberg et gâté par les commentaires qui s’y traînent en colonies informes et visqueuses. Il faut le granit de Pascal, de Rousseau, de Byron, de Chateaubriand et de Napoléon pour résister à ces parasites; ils déshonorent et déforment très vite des figures un peu flottantes, capables de susciter nos méditations, mais qui négligèrent de se réaliser dans une forme d’art et d’échanger leur mobilité séduisante contre la fixité de la perfection.
Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice l’isolement qu’elle aimait et qu’on doit tenir pour l’atmosphère de sa beauté, prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à ces natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes insolubles, et par là puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition une formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mme Clotilde de Vaux: «Il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils ressentent[21].»
SOUVENIR DE PAU EN BÉARN