SOUVENIR DE PAU EN BÉARN
Les noms heureux des belles villes du Sud sont liés aux mornes images de la mort. Parmi nos parents, nos amis, plusieurs achevèrent leur vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus souvent jeunes encore. Et le soleil qui perce l’hiver pour réjouir ces villes fortunées n’obtient pas que j’oublie des rayons prématurément glacés.
Les stations du littoral me semblent des tombes fleuries que frappe un flot d’azur. Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec sa douceur qu’aucun souffle jamais n’excite, prête à de mortelles rêveries.
C’est en octobre, novembre, quand la colchique perce entre les feuilles mortes, que Pau fait le mieux sentir son caractère dominant: un climat mol et qui cicatrise.
Je ne sais rien de plus doucement agréable que la suite des promenades aménagées au flanc méridional de cette ville. Elles forment un large balcon sur la verte vallée du Gave, sur d’innombrables collines arrondies et, tout au fond, sur la ligne dentelée des grandes Pyrénées bleuâtres.
On aboutit à un bois sur une colline. C’est le parc du Château, du Château d’Henri IV. M. Taine se promena dans cette allée solitaire, sous la colonnade des chênes et des châtaigniers, quand il avait vingt-six ans. Déjà les hautes tiges des taillis, en files serrées sur la pente, voilaient le Gave et la large campagne. Comme aujourd’hui, l’air demeurait immobile, sans un coin de ciel bleu, sans un bruit animal. «On est bien ici, disait-il, et cependant on sent au fond du cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en rêveries tendres et tristes.»
Pourquoi ne les décrit-il point, plutôt que de mêler des facéties brutales contre les «philistins» à des extraits quelconques des vieilles chroniques?
Dans cette solitude, et sous ces arbres, où, vivantes, elles fuyaient la mort, des ombres errent indéfiniment. Elles étaient venues des pays du Nord trouver dans Pau un air plus tiède. Il ne les sauva point. Et maintenant personne ne les veut plus connaître dans ces maisons de passage où leur souvenir aggraverait les insomnies des locataires qui leur succèdent. Nulle piété familiale n’entoure et n’apaise ces morts étrangers; les lois du pays commandent de les chasser par les plus savantes fumigations.
Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient les païens, ces ombres malheureuses s’attachent au promeneur isolé, et celui-ci, que ne distrait aucun soin, se livre à leur confuse société. Chaque jour, elles m’attendaient à l’entrée du parc. Instinctivement, pour les rejoindre je hâtais le pas. Elles me frôlaient, me chuchotaient une mystérieuse plainte. J’ignore ce que furent leurs destinées particulières, mais je ne me trompe pas sur leur commune préoccupation. Deux phrases du Guide qu’on trouve ici dans toutes les mains me donnent le fil de leurs rêveries: «Pour le malade il y a des jours mauvais à Pau, comme dans tous les climats analogues, et celui qui croirait pouvoir s’y livrer à tous ses caprices s’apercevrait cruellement de son erreur...» Et plus loin ce même «Guide», énumérant les avantages locaux: une atmosphère douce et calmante, de magnifiques promenades, termine par ces mots, durement ironiques: «Toutes les ressources dont la classe riche est habituée à disposer.»
Pauvres phrases, je le répète, et d’abord trop plates, semble-t-il, pour arrêter le lecteur, mais si j’étais poète, j’en tirerais deux magnifiques poèmes, et si j’étais musicien, je les fondrais dans une seule symphonie.