Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes les voluptés et qui, dans le même instant, nous obligerait à regretter cruellement de nous en être rassasiés, voilà un lieu commun irrésistible pour nous exciter et pour nous déchirer! Et quelle conclusion? Aucune, assurément. Il n’est point essentiel pour nous émouvoir qu’un poème soit clair. Quant à la musique, plus favorisée encore, elle peut nous présenter plusieurs idées dans le même moment; elle les fait chanter ensemble et par cette complexité elle déchaîne nos puissances profondes d’émotion que l’analyse littéraire ne sait pas toucher. Des espaces pleins, puis des élans, des repos, puis des enrichissements, et des élans plus audacieux, et des répétitions ornementales plus vastes, voilà les seuls moyens pour nous rendre sensibles certains états de l’âme. Ils se déformeraient au point de s’anéantir si l’on prétendait les faire entrer dans des formules. Ils inspirent et ne s’expriment pas. Les promeneurs de la semaine des morts, qui se prêtent aux nappes de rêveries suspendues sous les chênes du parc béarnais, ne peuvent s’expliquer ce qui les met en branle.

Parmi ces ombres qui m’accompagnaient, je ne tardai pas à distinguer une voix qui m’avait été chère. Un des amis de mon enfance, mon aîné de douze ans, vint jadis demander à ce ciel un sursis pour le mal dont il mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà sur la terre pour le maintenir au-dessus du gouffre d’oubli? J’ai cherché le toit qui l’abrita quelques hivers. Dans le livre de mes dettes morales, que j’aime à méditer, je l’ai inscrit comme mon bienfaiteur à cause d’une phrase qu’il dit devant moi quand j’avais quinze ans.

Il venait d’étudier la médecine à Paris; il en rapportait une remarque très juste: «L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près les grands praticiens et qu’on admet alors de les égaler un jour.» Ces mots tombés au hasard d’une conversation s’étant fixés sur l’heure dans mon esprit ne cessèrent pas de s’y enfoncer. Je dois beaucoup à cette pensée; elle me pressa, je crois, d’aller visiter à Paris les maîtres. Qui oserait, en effet, lutter avec des hommes mystérieux! Mais étudier un homme en chair et en os, et prendre sa suite à force de travail et de discipline, l’imagination d’un adolescent courageux accepte que cela soit possible.

Aujourd’hui, je donne à cette phrase de mon aîné un sens plus subtil et plus fort: je pense qu’il faut aller aussi dans les endroits où l’on meurt, pour apprendre à se résigner.

Quand le soleil, parfois, sans rompre la solitude ni l’immobilité des choses, perce les châtaigniers du parc, aussitôt sur les branchages les bêtes de l’air chantent leurs plumes sèches, leur bonne digestion et leur confiance insensée dans la vie. Le promeneur sort de son rêve; il écarte les morts qui le pressent, et les morts, plus obsédants, qui l’emplissent: espérances, désirs enterrés dans son cœur. Averti par ce brusque réveil de la vie, il croit devoir s’intéresser à ces beaux lieux et participer à leurs magnifiques largesses pour qu’elles étendent son existence.

Au pied de Pau se développe une vallée heureuse de verdure et de grands arbres, où fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons de plaisance, des villages, d’innombrables vergers enrichissent cette harmonie. Et des collines à demi boisées, en bordant cette vega, lui donnent la forme d’une conque où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes ne sont que des enfants au pied des Pyrénées, magnifiques par leurs neiges et par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon à la tranquillité générale.

L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible, sur les cœurs sans tendresse ni pitié, s’étend un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en conclus qu’aucun homme inflexible ne vint jamais à Pau, car de toute éternité nul n’y vit un ciel d’airain.

Quelle douceur, quel brisement de nerfs! quel amour de la vie, quelle tristesse sans voix de se savoir périssable! Entre cinq et six surtout, quand le brouillard violet et tiède tombe sur la vallée et que les lanternes du gaz une à une s’allument sur la longue terrasse!

Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme fait tout naturellement la part du cœur. Ici Charles Maurras inventa une belle consolation pour tous les déshérités.

C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce Château d’Henri IV, qu’en 1890 il advint à notre ami de sentir la nécessité naturelle de la soumission pour l’ordre et la beauté du monde. Un paysage agréable où toutes les parties se soumettent les unes aux autres, où celles-ci vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun espoir les pousse jamais dehors, tandis que celles-là sont éternellement caressées des feux du Jour et de la Nuit, amenèrent Charles Maurras à constater allègrement que, malheur ou bonheur, tous les états qu’il y a dans l’humanité sont des conditions nécessaires à la qualité de chacun. «Le monde entier serait moins bon s’il comportait un moins grand nombre d’hosties mystérieuses amenées en sacrifice à sa perfection. Hostie ou non, chacun de nous, lorsqu’il est sage et qu’il voit que rien n’est, si ce n’est dans l’ordre commun, rend grâces de la forme qu’a revêtue son sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les disgraciés turbulents dont le sort est sans forme et que leur destinée entraîne à l’écoulement infini.» (Anthinea.)