Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement l’héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l’action terrienne. C’est en maintenant sous nos yeux l’horizon qui cerna leurs travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, s’élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, la multiplicité des brins d’herbe, la ramure des arbres, les teintes changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en tous lieux, la loi de l’éternelle décomposition, mais le climat, la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays natal nous révèlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent d’accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie si la terre devenue leur sépulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.

Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts nous enfonce dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l’être, et des conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où mon caprice a pu m’aventurer depuis une trentaine d’années.

Dans le pays où les miens ont duré, la vallée de la Moselle me paraît trop populeuse encore, trop recouverte de passants pour que j’entende bien ses leçons. J’aime à gravir les faibles pentes qui la dessinent, à parcourir indéfiniment, loin des centres d’habitation, le vieux plateau lorrain et, par exemple, le Xaintois, ancien pays historique où se dresse la montagne de Sion-Vaudémont.

Venant de Charmes-sur-Moselle, quand j’atteins le haut de la côte sur Gripport, au carrefour où passe la voie romaine, soudain dans un coup de vent je reçois sur ma face tout le secret de la Lorraine. Au loin s’étendent devant moi les solitudes agricoles, et, dans un ciel froid, brusquement, émerge, isolée de toute part, la falaise que spiritualise le mince clocher de Sion. Quel enchantement sous mes yeux, quel air vivifiant me baigne, quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline nationale! Elle est l’autel du bon conseil. Dans toutes les saisons elle nous répète ce que Delphes disait aux démocrates mégariens: de faire entrer dans le nombre souverain leurs ancêtres, pour que la génération vivante se considérât toujours comme la minorité. Mais en novembre, quand d’épais nuages l’enserrent et que le vent y jette les voix de cent cloches rurales, je vais vers elle comme vers l’arche salvatrice, qui porte sur les siècles et dans le désastre lorrain tout ce qui survit à la mort.

Ma pensée française a trois sommets, trois refuges: la montagne de Sion-Vaudémont, Sainte-Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de Dôme régnait chez les Arvernes; il fut le maître et le dieu du pays où j’ai pris mon nom de famille. Sainte-Odile d’Alsace et Sion de Lorraine président la double région où je veux enclore ma vie; ils symbolisent les vicissitudes de la résistance latine à la pensée germanique. Pourquoi ne dirais-je pas un jour les beaux dialogues que font ces trois divinités, quand le massif central français contrôle et redresse la pensée de nos hardis bastions de l’Est? Mais le 2 novembre m’invite à des soins plus étroits; ma piété familiale ordonne qu’en ce jour je me préoccupe d’adapter, mieux encore, mon esprit aux vérités qui sont le fruit lentement mûri de la terre de mes morts.

La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute environ de deux cents mètres, se voit de tous les monticules dans un rayon de vingt lieues. Elle a la forme d’un fer à cheval; sur son extrémité méridionale, elle porte le château démantelé des comtes de Vaudémont, d’où sortit la maison de Lorraine qui règne aujourd’hui en Autriche, et, sur sa pointe septentrionale, le couvent et l’église de Sion. C’est ainsi qu’elle élève au-dessus de l’antique grenier lorrain la double tradition religieuse et militaire que chacun de nous entretient dans sa conscience.

Elle fut le centre de notre nationalité. On y vient toujours en pèlerinage. Elle survit au duché de Lorraine,—qu’elle a longuement précédé, puisque les Romains y trouvèrent un dieu indigène. Elle est le point de continuité de notre région.

La plaine agricole, autour de ce sommet, a été négligée de la grande civilisation: ses cultures immuables disciplinent depuis des siècles ses habitants, et sur cette terre antique, l’énergie des autochtones n’a enregistré que les grandes commotions historiques. Tout s’est passé régulièrement. C’est ici un vieil être héritier de lui-même.

Nul lieu plus favorable pour que nous recevions, dans le recueillement, la pensée profonde de la Lorraine. Mais, à donner comme le fruit d’une seule journée ce qu’une longue suite de méditations a gravé dans notre cœur, je rendrais mal intelligible une discipline que j’ai acquise lentement. Nous irons d’autres fois de Sion à Vaudémont, du couvent à la forteresse, par les hauteurs, en marchant sur les ruines romaines. Je ne sais pas au monde une plus belle promenade. Aujourd’hui c’est déjà l’hiver, le sol est détrempé, le grand vent mal commode: ne quittons point le plateau de l’église et la douce allée des tilleuls dont l’ombrage enchante mes étés.

Voici la Lorraine et son ciel: le grand ciel tourmenté de novembre, la vaste plaine avec ses bosselures et cent villages pleins de méfiance. O mon pays, ils disent que tes formes sont mesquines! Je te connais chargé de poésie. Je vois sur ton vaste camp des armes qui reposent. Elles attendent qu’un bras fort les vienne ressaisir.