Je ne m’embarrasse point de savoir ce que vaut un tel paysage pour un amateur étranger. Si le vent de l’extrême automne ramassait par millions les feuilles multicolores de nos forêts pour les emporter à la mer, et quand même il voilerait de leur beau nuage le soleil, le sein de la mer—car elle ignore nos montagnes—n’en aurait pas une palpitation plus forte; mais un verger lorrain, admiré en juillet, que novembre dépouille, c’est assez pour que fermente en nous toute la série de nos aïeux.
Devant ces terres magnifiquement peignées des sillons de la charrue, devant cette multitude de petits champs bombés comme des cuirasses, je prononce pieusement le Salve, magna parens frugum... «Salut, terre féconde, mère des hommes...»
Quelle solitude pourtant! et, comment dire? hostile. En 1698, le Père Vincent, «religieux du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont en Lorraine», louait Sion d’être une solitude, tout autant que je fais deux siècles après lui; mais il ajoutait qu’à rencontre de tant de «solitudes affreuses», on trouve en celle-ci «ce qu’il faut pour satisfaire l’esprit et la vue... Il n’y a que Marie qui l’occupe et quelques religieux dédiés à son service qui, dans ce séjour charmant, éloignés du tumulte du monde, goûtent la douceur d’une vie tranquille et écoutent l’Époux de leurs âmes qui leur parle cœur à cœur». Ce qu’aujourd’hui nous entendons sur la haute terrasse n’est point pour nous «satisfaire l’esprit». Vézelise, qui ne se connaît plus comme notre capitale, se cache dans un pli du terrain. Les châteaux d’Étreval, de Frenelle-la-Grande, d’Ormes, de Mazerot, de Germiny, de Thélod, de Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau ne veulent plus animer Haroué. La brasserie de Tantonville, où Pasteur conduisit ses études sur les ferments, appelle mon attention, mais le grand souvenir qu’elle évoque n’est pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il, cette plaine ne garde conscience de sa destinée. Elle ne sait même point que l’on s’efforce, par un exercice continu, d’acquérir la possession plénière des richesses morales encloses dans ses cimetières.
Cette indéniable tristesse du paysage de Sion, quelques-uns l’attribuent aux ravins secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau sur l’horizon. Et puis ici les maisons ne s’égaillent jamais confiantes dans la verdure qu’elles varieraient. Cette dispersion fait l’aspect joyeux de la riche plaine d’Alsace. Mais au comté de Vaudémont chaque village se ramasse contre l’hiver, contre l’envahisseur. Tant de fois le flot étranger nous recouvrit, sembla nous submerger! Tout fut ruiné, épuisé, hormis la patience de cette bonne terre.
Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles composent une multitude de dessins géométriques. Tantôt étendus côte à côte, tantôt placés en étoile, ce sont une série de petits tapis de tous les verts, de tous les roux, plus longs que larges: des tapis de prière. Humble prière que chaque famille murmure depuis des siècles: «Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien.»
Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque disent que, devant cette immense marqueterie, ils croient avoir sous les yeux, plutôt que la nature franche, une sorte de cadastre. Mais le cadastre, quel livre excellent! Mon ami Frédéric Amouretti employa longtemps ses loisirs à lire le Bottin des départements. On le moquait, mais ce sage avait sa méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement les personnages qui vivent dans nos villes. Dans cette interminable lecture, il s’est rendu compte du riche mécanisme de la vie française. Voyage-t-il? En traversant une ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements et même les noms de certains habitants, des principaux industriels. Il croit avoir tiré de ce livre mal fait plus d’informations que de tous les ouvrages spéciaux. Eh bien! si nous disposons notre esprit à lire notre paysage natal comme un cadastre, si nous nous renseignons, si nous suivons, de ci, de là, le morcellement des propriétés, leurs évaluations successives, leurs mutations, voilà de grands enseignements pour comprendre notre formation.
La motte de terre, qui paraît sans âme, est pleine du passé, et son témoignage ébranle les cordes de l’imagination. Plus que tout au monde, j’ai cru aimer le musée du Trocadéro, les marais d’Aiguesmortes, de Ravenne et de Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, mais à toutes ces fameuses désolations je préfère maintenant le modeste cimetière lorrain où, devant moi, s’étale ma conscience profonde.
Cette colline, les légions l’assaillirent quand César les menait à la conquête du Xaintois, déjà riche en blé et en guerriers. Puis elle protégea la civilisation romaine, quatre siècles environ, contre les flots barbares de Germanie. Quelles divinités adoraient les propriétaires gallo-romains et les esclaves ruraux sur le sommet de Sion! Qu’est-ce que cet étrange Mercure marié à la mystérieuse Rosmerte? A quel Wodan succédaient-ils de qui le nom demeure dans Vaudémont? Le christianisme expropria les idoles impures au profit de la vierge Marie. Les hommes de tous ces villages, de ce Saxon, de ce Chaouilley, de ce Praye, tels que je les vois, et ni plus ni moins marqués pour être des héros, partirent à pied pour la première Croisade avec leur comte de Vaudémont qui chevauchait... Par la suite nous avons trop compté sur nous-mêmes; nous frappions à tour de rôle sur les Allemands et sur les Français, mais, ayant été les plus faibles, nous acceptâmes de nous joindre à la grande famille française... Du haut de Sion, je vois monter de Vézelise une horde de pillards: c’est 1793, et des idées venues de Paris habillent cette jacquerie... Maintenant nous formons les régiments de fer que la France oppose à la Germanie. C’est ainsi que les gens de ce paysage, qui faisaient déjà la bataille, pour le compte de l’empire romain, contre les barbares de l’Est, sont de nouveau les grands bastions orientaux de la civilisation latine. Au sud-est, voici la ligne des ballons vosgiens que les vicissitudes de la guerre attribuent aujourd’hui pour limites à la France; à l’ouest, voici les forts de Toul. Les Français, qui détruisirent les forteresses de Montfort et de la Mothe, n’ont pas changé notre destinée militaire. Comme furent nos pères, nous sommes des guetteurs. Qu’est-ce que la pensée maîtresse de cette région? Une suite de redoutes doublant la ligne du Rhin. Ce fut la destinée constante de notre Lorraine de se sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré par nos voisins d’Alsace, ne dénaturât point la civilisation latine.
Aujourd’hui encore, les grands jours de pèlerinage, quand l’antique plateau rassemble une foule dont je connais les nuances et les puissances politiques, je distingue éternellement vivants les éléments de toutes ces grandes choses. Hélas! je mesure aussi de quelles énergies ces activités privèrent mon antique Xaintois...
On dit que la Vierge de Sion guérit les peines morales. Je puis en porter témoignage. Jamais je n’ai gravi la colline solitaire sans y trouver l’apaisement. Je comprenais mon pays et ma race, je voyais mon poste véritable, le but de mes efforts, ma prédestination. Jamais je ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle gonflât mon âme que je croyais abattue. Novembre, toutefois, demeure l’instant parfait d’une préparation qui dure toute l’année.