[18] ([page 199]). Voir cette scène de l’impératrice au pied de la Tour de Brunehaut, p. 127, Scènes et Doctrines du Nationalisme.
[19] ([page 220]). M. Christomanos n’a point écrit dans son livre le voyage à Madère; il a raconté cette anecdote dans la Nouvelle Presse libre, de Vienne, en septembre 1898.
[20] ([page 234]). Le Régime de l’Impératrice.—Que l’on m’accuse de mauvais goût! Mais à titre d’indication sur la physiologie de cette personne singulière qui nous enlève si haut, loin de terre, et pour reprendre pied, je demande à transcrire ici le régime, «régime de jockey anglais», qu’elle suivait: «Lever à cinq heures, bain d’eau distillée (massage suédois, bain de vapeur parfois), une heure de marche dehors, s’il fait beau; en cas de pluie, sous une galerie ou le long d’un corridor. Vers six heures, une tasse de thé et un seul biscuit, puis deux heures pour la toilette (pour la coiffure surtout). A dix heures, déjeuner composé d’une tasse de bouillon, d’un œuf, de quelques mets faciles à digérer, puis la grande promenade de quatre ou cinq heures, et tous les sports imaginables. (En escrime, en natation, en équitation surtout, elle était de première force. Elle préférait à tout les ascensions.) Était-elle seule? on ne servait jamais le dîner du soir; si elle avait des hôtes, elle se bornait à le présider sans y toucher, se contentant de lait glacé, d’œufs crus et de Porto.» Et en dépit de cette discipline, des insomnies. On le voit bien par cette belle scène du lever du soleil sur les terrasses de l’Achilleion. «Je suis toujours ici avant le lever du soleil.»
[21] ([page 243]). Je donne tout sec, aux gens d’imagination, un fait qui peut leur fournir un départ pour la rêverie.
L’impératrice Élisabeth possédait un magnifique collier de grosses perles qui s’abîmaient. On lui conseilla de les remettre à la mer. Seule avec un vieux moine du couvent de Paléocastrizza, qui est situé sur un promontoire abrupt de la côte occidentale de Corfou, elle monta dans une barque. Ils déposèrent les perles malades dans les rochers marins que dominent les ruines de l’Angelokastron, vieux château fort des despotes byzantins de l’Epire. Le vieux moine jura le secret. Il mourut dans le moment même où l’impératrice fut assassinée. Le collier repose sous la vague, dans le sublime horizon que préférait cette errante. Ses pensées précieuses trouvèrent-elles un cœur profond, très loin au-dessous des tempêtes et des regards?]
[22] ([page 274]). Ces méditations, ces analyses, c’est une méthode intérieure à laquelle je suis resté fidèle jusque dans la propagande politique (par exemple, quand je fondais le nationalisme sur la Terre et les Morts) et là encore je me trouvais peut-être en opposition avec des coreligionnaires qui, pour servir des idées analogues, employaient des moyens plus extérieurs, plus bruyants. Le «Culte du Moi» répondait certainement à une disposition de la jeunesse dans les dernières années, à une disposition qui n’avait pas encore été exprimée et satisfaite à ce degré. Combien de jeunes lecteurs me l’ont dit et me le répètent encore. Tel esprit de haute clairvoyance, mais qui n’acceptait pas ces dispositions ou qui ne les retrouvait pas en lui, sentait bien pourtant ce qu’elles avaient de fécond. Paul Bourget écrivait le 15 août 1890:
«Des jeunes gens qui sont entrés dans la vie littéraire depuis 1880, M. Maurice Barrès est certainement le plus célèbre. Il est aussi celui contre lequel les plus violentes attaques ont déjà été dirigées. C’est le sort de toutes les personnalités très distinguées, et par suite très différentes, de passionner l’opinion ou pour elles ou contre elles, aussitôt qu’elles apparaissent en pleine lumière. Les âmes originales sont rares, et le premier effort du vulgaire est de s’acharner à les détruire, à les abaisser du moins à son niveau. Il y réussit, hélas! bien souvent et, même quand il semble échouer, l’effort de résistance aboutit à déformer l’âme originale. Trop d’exemples attestent cette difficulté pour un moderne de rester lui-même, indépendant et sincère, ni soumis au monde qui l’entoure, ni révolté contre lui.—Ah! la destruction de notre vrai moi par l’esprit de révolte, aussi fatal aux sincérités que les pires préjugés, qui la dévoilera jamais aux nouveaux venus pour leur épargner de reprendre la route où se sont enlisés tant de beaux génies!...
«Ce souci presque douloureux de l’indépendance de son moi, d’une culture de ce moi d’après le type natif, sans concession de faiblesse, sans outrance de contraste, tel est le premier trait qui se dessine dans l’œuvre déjà publiée de M. Barrès, dans ces deux romans d’une si savoureuse nouveauté: Sous l’Œil des Barbares et l’Homme libre. Et, comme d’ordinaire cette simple syllabe: le moi, signifie dans la conversation courante: les pires instincts du cœur sans amour, il est devenu cela pour beaucoup de critiques, un apôtre de l’égoïsme. Voyez pourtant quels malentendus peut créer une petite formule. Si M. Barrès, au lieu de parler de son moi, en philosophe qui ne recule pas devant un terme un peu technique, avait exprimé sa pensée ainsi: «Rien n’est plus précieux pour un homme que de garder intactes ses convictions à lui, ses passions à lui, son Idéal enfin, et le grand travail de notre jeunesse doit être de découvrir en soi ces convictions, ces passions, cet Idéal», les mêmes critiques eussent bien été obligés de reconnaître ce qui eût rendu ce jeune homme si cher à Michelet,—un courageux, un fervent dévot de l’Ame humaine. Mais voici qui a aidé encore à ce malentendu: c’est le courage d’un Parisien obligé de s’armer d’ironie pour se défendre contre l’assaut des innombrables adversaires prêts à railler sans cesse tout ce qu’il aime, et c’est la ferveur d’un enfant de la fin du siècle en qui les besoins de la vie morale palpitent et souffrent à vide, sans cet aliment de la foi au mystère du monde, à la réalité vivante et aimante de l’Inconnaissable, à Dieu, pour tout dire,—et c’est le second trait de cette nature si profondément éprise de l’indépendance intellectuelle et sentimentale. Ce passionné d’indépendance est en même temps une sorte de mystique incroyant qui ne sait pas prier et qui met au-dessus de tous les livres celui qui d’un bout à l’autre n’est qu’une prière: l’Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
«Ironique et méprisant par amour d’un Idéal dont il n’aperçoit pas de principe extérieur à lui-même, anxieux uniquement des choses de l’Ame et n’acceptant pas la foi qui seule donne une interprétation ample et profonde aux choses de l’Ame,—tel se montre le romancier trop compliqué de Sous l’Œil des Barbares, et il résulte de cette double disposition une maladie morale très singulière, dont un exemple déjà avait été donné par Benjamin Constant, et qui réside dans l’intermittence de l’émotion. L’homme qui met son Idéal infiniment haut trouve sans cesse des défauts qui le froissent dans les objets ou les êtres auxquels il s’attache, et l’intensité de ses goûts est proportionnée à l’ardeur de ses enthousiasmes. Leur rapidité aussi,—car il porte en lui-même un élément d’ironie, et il est immanquable que cette ironie s’applique à ces objets et à ces êtres aussitôt qu’il commence de voir ces défauts. «Tout ce qui me faisait frémir d’amour dans ma jeunesse», disait Alfieri, «me faisait presque aussitôt éclater de rire.» Cette alternance de l’ironie et de l’amour devient même si rapide qu’elle aboutit à la plus singulière des simultanéités et, pour douloureuse qu’elle soit, elle ne tarde pas à devenir aussi nécessaire, en vertu de cette loi des réactions qui gouverne le monde moral comme le monde physique. On se sent sentir davantage à sentir par contradiction, mais il n’est pas de gymnastique qui épuise davantage toutes les forces vitales du cœur. Alors, à des dépenses excessives d’émotion succèdent des atonies étranges, une mort intérieure et cette triste, cette lourde sécheresse dont Adolphe est le poème inimitable. Dans cette aridité cependant que devenir, avec une sensibilité qui souffre de sa torpeur? N’est-il pas un moyen de galvaniser cette sensibilité? N’y a-t-il pas des procédés pour échapper à l’adolphisme?—Il faut bien créer des mots nouveaux pour des phénomènes aussi mal étudiés. Son mysticisme incroyant a conduit M. Barrès à une audacieuse tentative pour appliquer à ses propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et c’est toute la genèse de l’Homme libre que cette idée dont je ne peux qu’indiquer ici le point de départ.
«Le paradoxe qui est au fond d’une pareille thèse, M. Maurice Barrès a trop de sincérité pour ne pas le découvrir un jour. Ce jour-là, il prononcera la phrase admirable de notre maître Michelet: «Je ne peux me passer de Dieu.» Tous les dons si rares de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés. Mais n’est-ce pas une communication avec un hors de lui, n’est-ce pas une foi qu’il cherche quand il parle de cet instinct des foules dont il a le si profond amour? Ce besoin de l’action qui l’a saisi et son socialisme attestent encore chez lui cette soif et cette faim d’une croyance en quelque chose d’autre que lui-même qui lui permette de vivre enfin d’une vie morale, complète et féconde. Y parviendra-t-il? Ce que l’action, telle qu’il l’a choisie, comporte de médiocrités ambiantes n’est pas l’obstacle. Agir, c’est toujours accepter la mesquinerie de conditions autour de son Idéal. La plupart des gens ne voient que ces mesquineries, et, pour conclure ces quelques notes qui demanderaient un long développement, j’ajouterai que je ne doute pas qu’elles ne paraissent ridiculement solennelles à beaucoup, étant donné que pour le monde notre ami est simplement un jeune romancier, bizarre et tourmenté, qui s’est fait nommer député de Nancy dans le parti révisionniste, comme Alcibiade fit couper la queue de son chien légendaire,—par goût du tapage. Ceux qui jugent ainsi M. Barrès prouvent qu’ils n’ont pas le respect religieux de cette force saine qui est le talent. Pour moi, celui qui a écrit certaine page sur le Christ de Léonard de Vinci est un artiste d’une telle supériorité de pathétique et si fièrement doué, que je crois lui devoir de le prendre comme il se donne, comme je sais d’ailleurs qu’il est, pour une âme très sérieuse et très profonde, et si sincère même dans ses ironies, et c’est à cause de cela que je regarde avec une si fraternelle anxiété son chemin vers de nouvelles expériences et que j’attends, comme je n’attends guère de livre, sa prochaine œuvre, ce Qualis artifex pereo! qui achèvera les Barbares et l’Homme libre. Et il faudra bien voir alors autre chose qu’un décadent ou qu’un dilettante dans cet analyste de sa propre mélancolie, le plus original qui ait paru depuis Baudelaire.»