Cette après-midi, quand M. Jaurès en eut donné la lecture définitive et avant qu'il fût procédé au vote sur l'ensemble, j'ai fait la déclaration suivante:

«Messieurs,

«Je ne puis accepter vos conclusions.

Et cela pour trois raisons:

«1o La première, c'est que la méthode même de travail que vous avez adoptée pour les rédiger enlève toute portée à ces conclusions.

«M. Jaurès avait proposé un texte. Il valait ce qu'il valait, mais il était l'expression d'une pensée. Ce texte a été gâché, laminé, adultéré, démantibulé,—prenez toutes les métaphores de destruction que vous voudrez,—phrase par phrase et mot par mot. Sur la construction de M. Jaurès ont travaillé trente autres pensées. Je n'y verrais pas d'inconvénient, car on pourrait appliquer cette critique à tous les débats, s'il ne s'agissait ici d'une question de points de faits, et si ce travail de critique n'avait consisté à essayer d'établir un accord entre les commissaires aux dépens de la crudité de ces faits.

«Le produit de cette opération transactionnelle, ces conclusions que je suis impuissant à vous empêcher de voter, constituent un document tellement hybride et minimisé qu'en le lisant dans son ensemble, je me suis demandé si j'avais vraiment assisté aux séances auxquelles vous m'avez vu assidu. Dans cette composition politico-littéraire, qui devait être un vigoureux raccourci de la réalité, il en reste si peu de cette réalité, et présenté avec des nuances si atténuées, que, pour ma part, je ne la retrouve plus,—et pourtant j'en ai été le témoin.

»2o Ma seconde raison est que ce document ainsi minimisé ne saurait plus comporter de sanction. Votre apparente impartialité est une absolution, et une absolution non justifiée.

»Parmi tous les faits qui nous ont été apportés ici, prenons-en un seul comme exemple:

»M. Monis fait venir le procureur général. Il dépose à notre barre: «Je ne lui ai pas donné d'ordre; je ne l'ai pas «menacé». Pourquoi? Parce que je n'ai pas prononcé le mot: «Je vous l'ordonne», parce que je n'ai pas dit: «Si vous n'obéissez pas, je vous frappe.» Mais, messieurs, depuis quand est-ce qu'il y a besoin de formuler ce mot: «Je vous ordonne», pour ordonner? Est-ce qu'il n'y a pas le regard, le geste, l'accent de la voix? Et quand un magistrat, entré dans le cabinet d'un premier ministre, en sort avec une volonté retournée au point qu'il exerce dans ses fonctions professionnelles une action telle que ses collègues disent de lui (on nous l'a déclaré): «Ou bien il est fou, ou bien il a reçu de l'argent, ou bien il a reçu un ordre», eh bien! quand ce magistrat agit ainsi, je dis, moi: «Ou bien il y a des effets sans cause, ou bien il y a eu ordre et menace.»